Burning Blue
Sur de grands panneaux blancs, un rond noir se détache en relation avec d’autres points, plus petits, reliés par des traits. L’ensemble s’affiche comme un mobile figé à un instant « t »… En bas à droite, un tableau donne des indications nominatives et chiffrées sur chacune de ces « figures stellaires »… Cette série d’œuvres réalisées par Vidya-Kélie s’intitule Burning Blue. Ses « astérismes » présentés récemment dans des expositions croisées ou collectives nous ont donné envie d’en savoir un peu plus sur le travail et la démarche de cette artiste transmédia.

Blue book
Ces créations sont comme les pages d’un grand livre d’histoire dont la langue, l’écriture, est basée sur des constellations d’étoiles. Chaque œuvre traduit, fixe, les coordonnées précises des astres par rapport à un moment donné de l’histoire humaine. Une histoire symbolisée par des événements particuliers. : la première transaction Ethereum, la Marche du sel de Gandhi, la première symphonie de Beethoven ou bien encore la consultation astrologique de Catherine de Médicis avec Cosimo Ruggieri… Plus l’événement choisi est lointain, plus les données sont imprécises, plus les archives sont parcellaires. Il faut alors attribuer d’office un lieu, une date et une heure exacts à l’événement, ou accepter que certaines informations restent incomplètes ou incertaines.
À l’occasion de l’exposition Burning Blue _ Étoiles Politiques qui s’est déroulée en avril/mai 2026 à Alexandrie, à l’initiative de l’Institut Français d’Égypte, les alignements stellaires incarnaient la vie de neuf femmes du monde arabe qui se sont illustrées au travers des âges, aussi bien dans le champ politique, scientifique, intellectuelle que culturelle. Pour ce projet, Vidya-Kélie a mis en avant la diva Oum Kalthoum, Malika El Fassi (militante marocaine engagée pour l’émancipation des femmes et la transformation politique et sociale de son pays, elle fut la seule femme signataire du Manifeste de l’indépendance de 1944), Rawya Ateya (égyptienne, elle a été la première femme parlementaire dans le monde arabe), Sameera Moussa (physicienne, pionnière de la recherche nucléaire, morte prématurément dans un accident de voiture qui reste entouré de mystères), Yasmine Belkaid (franco-algérienne, professeure et chercheuse en immunologie, actuelle directrice de l’Institut Pasteur), Hypatie d’Alexandrie (astronome et mathématicienne grecque, c’est aussi une figure méconnue du néoplatonisme incarné par Plotin), Cléopâtre (la divine…), Nabila Aghanim (astrophysicienne et cosmologiste d’origine algérienne, directrice de recherche au CNRS) et Melina Mercouri (actrice et chanteuse grecque, députée et ministre de la Culture dans une deuxième vie).

Blue note
Comme le précise Vidya-Kélie, au travers de ces installations, il s’agit moins de raconter des biographies que d’isoler des points de bascule, une action, une prise de parole, une découverte ou une décision… Ces instants de basculement, de déplacement, sont comme des coupes dans le temps. Ils ne forment pas un récit continu, mais ils rendent visibles des trajectoires et des personnages dont la mémoire est enfouie dans des archives écrites et audio-visuelles. Burning Blue _ Étoiles Politiques est un travail qui s’inscrit dans le cadre d’une réflexion sur le régime du visible et du savoir, du voir et du croire, dans la lignée des réflexions menées par la philosophe et cyberféministe Donna Haraway (cf. The Promises of Monsters, 1992)
C’est un projet qui cherche à rendre visible une réalité qui ne l’est pas immédiatement. Pour cela, Vidya-Kélie utilise l’astronomie qui devient ici une méthode de pensée autant qu’une forme de preuve, à la fois sensible et conceptuelle. Dans le monde scientifique, une hypothèse naît souvent d’une intuition avant d’être validée : il existe toujours un moment où l’invisible précède la reconnaissance du réel. L’invisible structure notre rapport au monde, même lorsqu’il n’est pas encore nommé ou mesuré. Le projet Burning Blue se situe précisément dans cette zone, entre intuition, expérience et construction du savoir, là où ce qui n’est pas encore visible agit déjà.

Blue moon
En dehors des expositions précédentes — à l’Institut Français d’Égypte et à la Plateforme à Paris — et de celle déjà annoncée au Centre d’Art de Tremblay en avril 2027, les autres projets en cours de Vidya-Kélie s’inscrivent également dans la continuité de Burning_Blue. Ils poursuivent notamment le développement d’autres constellations narratives sur de nouveaux territoires, la recherche autour de figures scientifiques et culturelles invisibilisées, ainsi que l’exploration de systèmes génératifs liés à la mémoire et à l’astronomie à travers des formats d’installations immersives et multimédias.
Cette démarche « art / science / média » s’ancre au plus près de l’histoire personnelle de Vidya-Kélie. C’est en quelque sorte la continuité de l’environnement dans lequel elle a grandi ; auprès de sa mère cantatrice et de son père informaticien, docteur en physique et inventeur des premiers systèmes biométriques. Diplômée des Beaux-Arts d’Angers, Vidya-Kélie délaisse rapidement la peinture abstraite de ses débuts pour orienter et articuler tout son travail autour de systèmes de transmission et de mise en relation du réel où différents médiums activent des formes de circulation entre expérience, objet et information.

Screenshot
Blue monday
Cette question apparaît dès 2017 avec We Are Not God III. Une installation construite en participation directe, à partir d’interactions concrètes et d’un protocole d’échange simple où des tasses de café prêtées par des cafés restaurants et habitants deviennent des supports d’activation et de circulation. Cette logique se prolonge ensuite avec SENT (2021). Une série polymorphe dans laquelle l’utilisateur est invité à livrer un message via son smartphone dans un univers digital au graphisme évoquant l’infini et la solitude. Œuvre participative, collaborative et interactive, Hypercodex.org (2022) s’affiche sous la forme d’un moteur de recherche. Le code devient un espace d’écriture et de circulation de messages et de données dans lequel l’œuvre agit comme un relais plutôt qu’un système fermé. Stone Of Trust (2022) — en VF « Pierre de confiance » — est une série de petites sculptures colorées en terre cuite, représentant et intégrant un QR code qui permet l’accès à un contenu mis à jour en temps réel par l’artiste.
Combinant dispositifs physiques, systèmes techniques et expériences perceptives, L.A.M.P. (2022) est une installation reliant deux espaces d’exposition. Placé dans un premier lieu, un capteur de présence traque les mouvements du public qui sont révélés par une lampe UV dans un second lieu. Création un peu à part dans l’univers artistique de Vidya-Kélie, Hope Motion (2022) est une installation vidéo qui entame une sorte de « tango magnétique » avec un puissant aimant néodyme (les vidéos sur écran étant une collection de tutos sur l’utilisation ce type d’aimant). Avec #SunPath (2023), cette logique de circulation d’énergie et de mouvement est transposée dans le monde du flux des échanges sur les réseaux sociaux (mots, photos, etc.). Cette série de sculptures traduit la matérialité de ces trajectoires numériques semblables aux rayons de soleils « digitaux ». Cette installation constellaire affiche sa proximité esthétique avec la série Burning Blue (2025) qui repose également sur un système de code et de bases de données transformant des données astronomiques en protocoles de dessin.
Laurent Diouf

