Techniques divinatoires, divination algorithmique et échos du futur
L’exposition Prophéties est au cœur de la programmation de la 23e édition du festival Scopitone qui se déroulera à Nantes du 17 au 21 septembre 2025. Comme son titre le laisse deviner, si l’on ose dire, les œuvres combinent pratiques séculaires et numériques. Si le désir de connaître ce qui peut advenir, ce qui doit venir, taraude l’humanité depuis toujours, qu’en est-il aujourd’hui dans notre monde numérisé ?
Pierre-Christophe Gam, The Sanctuary of Dreams. Photo: D.R.
Cette exposition offre une réponse en trois temps. Le premier intitulé Techniques divinatoires réunit des œuvres qui reprennent et mettent en scène des objets, rituels et protocoles censés laisser entrevoir l’à venir. Les tarots « numériques » de Räf & Clö (Tarötmatön) et ceux de Suzanne Treister (Hexen 2.0 et Hexen 5.0) qui retracent l’histoire d’une contre-culture technologique. L’astrologie appliquée à la prospective immobilière d’Alice Bucknell (Align Properties). Ifá, le système divinatoire des Yorubas aussi complexe que le Yi King chinois, en filigrane dans l’installation vidéo de Pierre-Christophe Gam (The Sanctuary of Dreams) qui combine paysages sonores, dessins, réalité augmentée et animations 3D…
Gwenola Wagon & Pierre Cassou-Noguès, Au bord du temps. Photo: D.R.
Dans un deuxième temps, baptisé Divination algorithmique, les œuvres montrent la « coalition » qu’il peut exister désormais entre l’intelligence artificielle générative et les techniques divinatoires. Entre invocation et simulation avec les dispositifs interactifs de Daniela Nedovescu & Octavian Mot alias mots (The Confessional et AI Ego), inspiration médiumnique pour Albertine Meunier (Qui est là ?), préhistoire réinventée à l’aune du futur grâce à Véronique Béland & Julie Hétu (L’Archeosténographe) et, plus classique, le détournement des codes et logiques économiques d’Internet par Tega Brain & Sam Lavigne (Synthetic Messenger).
Tega Brain & Sam Lavigne, Synthetic Messenger. Photo: D.R.
Le troisième temps, les Échos du futur, questionne autant notre avenir proche que le présent. Pour Thomas Garnier qui ressuscite de manière high-tech les théâtres d’ombres du XVIIIe, le passé annonce de mauvais Augures… Alain Josseau anticipe le traitement médiatique des guerres automatisées de demain (Automatic War et UAV Factory). En revenant sur les incendies qui ont ravagé les Landes en 2022, Gwenola Wagon & Pierre Cassou-Noguès s’interrogent sur la nature des images d’actualité et leur statut d’archive au long cours (Au bord du temps).
Alain Josseau, Automatic War. Photo: D.R.
Entre fiction et dénonciation, le collectif Disnovation.org, au travers de son Bestiaire de l’Anthropocène, dresse un inventaire des créatures hybrides de notre époque : plastiglomérats, chiens-robots de surveillance, arbres-antennes, aigles anti-drones… Avec Misunderstandings, Rocio Berenguerdéveloppe également un récit prospectif et pétri d’imaginaire pour retracer l’histoire de la divination et des pronostics, alliant cailloux de compagnie, technologies prédictives du Moyen Âge et apprentissage de langage extraterrestre…
Exposition Prophéties
> Scopitone 2025, 23e édition
> du 17 au 21 septembre, Nantes
> https://stereolux.org/
Cette exposition présentée par l’Observatoire de l’Espace du CNES se tiendra au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris du 13 au 27 septembre. Cet événement réuni onze artistes proposant des œuvres qui traduisent leur réflexion sur l’état extra-terrestre. Une thématique qu’ils abordent selon trois angles différents.
Sylvie Bonnot, Benoît Géhanne, Élise Parré et Simon Zagari s’inscrivent dans l’historicité de la condition extra-terrestre, explorant les aspects techniques, politiques et scientifiques qui ont permis d’atteindre cet état.
Amélie Bouvier, Annabelle Guetatra, Olivain Porry et Jeanne Susplugas se focalisent sur l’évolution de nos mentalités, en considérant les échanges entre l’extra-terrestre et notre monde, et la manière dont ils transforment nos pratiques sur Terre, qu’elles soient techniques, scientifiques ou spirituelles.
Les œuvres créées en impesanteur par Smith et Arthur Desmoulin ainsi que le projet OSCAR de Stéphane Thidet illustrent les opportunités de création permises par cette condition extra-terrestre, proposant au visiteur une expérience phénoménologique de l’Espace.
Présentés dans une ambiance brutaliste, ces œuvres révèlent certaines spécificités de la condition extra-terrestre, incitant à repenser nos constructions mentales de l’Espace sans rompre définitivement avec la Terre.
> du 13 au 27 septembre, Centre Wallonie Bruxelles, Paris
> https://cwb.fr/
Douze artistes qui brillent de mille feux… Quinze installations monumentales qui invitent à l’immersion… C’est l’exposition grand public de cet été 2025 en matière d’art numérique et affilié. Mais on aurait tort de bouder notre plaisir sous prétexte que cette « monstration » s’adresse au plus grand nombre. Chapeauté par l’agence et studio de création Tetro, le « casting » est sans appel et la Grande Halle de La Villette à Paris permet de déployer des installations qui ont besoin d’espace sans se chevaucher.
Christophe Bauder & Robert Henke, Grid. Photo: D.R.
L’effet tunnel
La plongée dans cette exposition se fait en passant par un grand corridor qui accueille Beyond, l’installation de Playmodes. Dans la lignée d’une de leur autre création (WaveFrame), le tandem espagnol Eloi Maduell et Santi Vilanova propose une déambulation sonore et lumineuse sur près de 20 mètres avec un fond blanc en ligne de mire. Les traits de lumière en forme de « U » inversé soulignent la forme de cette structure et leurs clignotements démultiplient l’impression de profondeur, de perspective.
Cet « effet tunnel » est renforcé par une bande-son en diffusion multicanal. Les enceintes laissent échapper de l’ambient-dark et des rondeurs synthétiques avant une séquence finale d’obédience drum-n-bass. Musiques et cultures digitales, disions-nous… L’ensemble des pièces et installations est soutenu par des compositions électroniques tour à tour rythmées, hypnotiques ou abstraites.
Children Of The Light, Spiraling Into Infinity. Photo: LD
Des ambiances sonores qui se marient bien dans l’obscurité qui domine, aussi paradoxal que cela puisse paraître vu la thématique. Au fil des installations, c’est une lumière blanche, crue et presque aveuglante qui zèbre les ténèbres dans la première partie de cette exposition qui en compte cinq. On retrouve de la couleur et des formes composées plus loin, dans les autres sections.
La fin du parcours d’expo ressemble à un couloir temporel… Les visiteurs sont invités à traverser un container customisé avant de regagner la sortie. Les lumières miroitant à l’intérieur fonctionnent comme un kaléidoscope. Il s’agit de Passengers, une installation itinérante de Guillaume Marmin qui transfigure les lieux d’expositions et les visiteurs. L’ambiance sonore est signée par l’artiste et compositeur Alex Augier. Avec Negative Space, Olivier Ratsi nous entraîne lui aussi dans un tunnel ou plutôt dans un labyrinthe comme ceux des palais des glaces… Sauf que les panneaux-miroirs de son dédale sont remplacés par des douches de lumière soulignées par de la fumée et une bande-son intrigante…
Nonotak, Narcisse. Photo: LD
Spirales et mouvements
Outre une sensation de profondeur, la lumière peut aussi suggérer le mouvement. C’est le cas avec Spiraling Into Infinity de Children Of The Light (Christopher Gabriel + Arnout Hulskamp). Une sculpture lumineuse toute en courbes, composée de longs « spaghettis » transparents dans lesquels courent des lumières colorées, synchro avec la musique mystérieuse de Jakob Lkk. Les visiteurs sont libres d’évoluer au sein de cette installation et en quelque sorte de se connecter, si ce n’est d’interagir, avec ce flux lumineux.
On reste sur la figure de la spirale — fixe pour ce qui est de l’armature, mais qui s’anime et semble s’élever sous l’effet de la lumière — avec Nautilus du Collectif Scale. En plus de cette installation scénographique, le collectif propose aussi une fresque géométrique qui passe du noir et blanc à des couleurs vives : Carnaval. Soit une multitude de lignes de fuite se combinent et recombinent presque à l’infini provoquant là aussi une sensation de mouvement et de profondeur.
Le mouvement, rien que le mouvement : Narcisse de Nonotak est une installation composée d’une série de petits miroirs pivotants alignés sur trois rangées. Leur rotation provoque des jeux d’ombres et de flux avec la lumière qui se réfracte. On notera aussi la présence de 1024 architecture qui nous place face à un cube 3D (Orbis 2) certes doué d’évolution et de mouvement, mais dont la « pertinence » tant par rapport à la thématique de l’expo qu’au travail de ce collectif nous échappe un peu…
Collectif Scale, Carnaval. Photo: D.R.
Immersion horizontale
Il arrive parfois (souvent ?) que l’on arpente une expo au pas de course. Mais ici, plusieurs œuvres nous invitent à prendre notre temps. Parce que leurs variations se déploient sur de longues séquences. Et parce que certaines se dévoilent pleinement en immersion. Ainsi la pièce emblématique Grid de Christophe Bauder & Robert Henke (alias Monolake : musique électronique et art numérique encore…). Ce mobile suspendu est composé de triangles de néons bleutés (pas moins de 48 triangles pour cette version updatée 2025). Cet ensemble monte, descend ou pivote lentement au-dessus du public qui est allongé en dessous.
Même position pour expérimenter l’Abîme de Visual System. L’espace est un peu plus contraint que celui dont dispose Bauder & Henke, mais la pratique est la même : confortablement allongé, le public se laisse envoûter par les figures géométriques générées par cette installation vidéo. Cette configuration renforce encore plus le côté hypnotique de cette expérience sensorielle, comparé à la version projetée frontalement sur multi-écrans.
Bien évidemment la contemplation de la voûte céleste requiert le même genre de dispositif. C’est ce que propose Quiet Ensemble avec Solardust : une nuée de petites lumières qui scintillent, changent de couleurs et de textures. Ces particules lumineuses qui semblent parcourues d’arcs électriques ont une « épaisseur », une « réalité » holographique qui donne l’impression de se baigner dans la capture d’écran d’un télescope spatial.
Quiet Ensemble, Solardust. Photo: LD
Le cercle rouge
Si la lumière est aussi une onde, pour l’homme le symbole premier de ce « plus beau spectacle du monde » reste le soleil. C’est ce que nous rappelle Guillaume Marmin avec Oh Lord. Cette installation vidéo qui laisse voir en contrepoint les éruptions solaires et des entrecroisements de pixels à la Ryoji Ikeda a été réalisée en collaboration avec l’Observatoire de Paris Meudon et l’Institut de Planétologie et d’Astrophysique de Grenoble.
Jacqueline Hen attire les visiteurs au plus près de son immense soleil : One’s Sunset Is Another One’s Sunrise. Pour s’approcher au plus près de ce cercle d’acier suspendu, qui emprisonne de petits miroirs carrés réfléchissant une lumière rouge-orangé, il faut fouler un sol bleu nuit semblable à une plage de sable…
Jacqueline Hen, One’s Sunset Is Another One’s Sunrise. Photo: LD
A contrario, pour leur deuxième œuvre présentée dans le cadre de cette exposition, Children Of The Light ont choisi l’absence de lumière, à savoir l’allégorie d’une éclipse solaire. Diapositive est constituée d’un cercle en métal noir accroché en hauteur qui diffuse alternativement ou partiellement de la lumière, en son centre et à l’extérieur, en suivant un long et lent mouvement de rotation.
Karolina Halatek met en scène aussi un cercle, un disque disposé à l’horizontale et qui semble léviter dans un Halo de fumée blanchâtre. Cette installation est inspirée par des phénomènes lumineux observés autour du soleil et de la lune. On peut se faufiler à l’intérieur pour mieux s’immerger, s’imprégner de la dimension contemplative de ce dispositif, mais peu de gens osent franchir le cap…
Il reste encore un mois, jusqu’au 26 juillet, pour découvrir l’exposition Sous le même ciel ? au Cube de Garges. Après Derrière les étoiles, ce second opus invite à questionner la notion de cosmos en tant qu’organisation, via une exploration du jeu vidéo indépendant et artistique.
Visuellement, l’ensemble présente un côté vintage, très pixelisé, et rétrofuturiste… Mais c’est moins l’image, fut-elle animée et téléguidée en un sens, que la capacité du jeu à « faire monde » qui est développée dans cette exposition. Médium artistique et outil de transcription d’imaginaires d’une grande précision, le jeu permet de formuler des hypothèses radicales pour la société et le renouvellement de ses mythes.
Le jeu vidéo permet de construire des mondes fictifs, de poser des bases de systèmes alternatifs, qui remettent en cause ou plutôt inversent certains principes de causalité ouvrant ainsi le champs à ce qui nous semblent encore impossible… Et si la nature n’était plus une ressource à exploiter, mais un partenaire dans une symbiose équilibrée ? Et si les structures sociales favorisaient l’interdépendance plutôt que la domination ?
Avec plus ou moins de force, de pertinence et d’imagination, le jeu vidéo s’affirme comme une brèche dans le réel, ouvrant la porte sur des mondes régis selon d’autres règles physiques, d’autres écosystèmes biologiques, d’autres configurations géographiques, d’autres récits historiques, d’autres constructions culturelles, d’autres interactions sociales, d’autres structures politiques…
Le jeu vidéo est donc un terrain de jeu pour élaborer des contre-fictions. Entre activisme pédagogique, hacktivisme politique et « décolonisation » de l’esprit, selon Isabelle Arvers, artiste et conseillère scientifique de cette exposition, les joueurs peuvent y trouver par exemple des encouragements pour changer de comportement vis-à-vis de l’environnement, en jouant à des jeux qui adoptent des perspectives animistes et autochtones, des jeux qui abordent des récits liés aux défis climatiques actuels. Des jeux développés de manière responsable, avec moins de technologie et plus de diversité dans l’esthétique et les mécanismes de jeu : moins de compétition, plus de collaboration.
Démonstration avec la réinterprétation, le détournement, la création de tableaux ou la mise en exergue de certains éléments, traits et biais de jeux vidéos par Véronique Béland & Julie Hétu, Thibault Brunet, Robbie Cooper, Jérémie Cortial aka Chienpô & Roman Milletitch, Jérôme Cortie, Laurent Dufour, Anne Horel, Keiken (Tanya Cruz, Hana Omori, Isabel Ramos), Laurent Lévesque & Olivier Henley, Le Clair Obscur (Frédéric Deslias, Li-Cam, Patrice Mugnier, Angie Pict), Lucien Murat, David OReilly, Tabita Rezaire, Reem Saleh & Éléonore Sens…
https://digitalmcd.com/wp-content/uploads/2025/06/souslememeciel3.jpg250750Laurent Dioufhttps://digitalmcd.com/wp-content/uploads/2025/11/logo-mcd-noir.svgLaurent Diouf2025-06-22 04:04:272025-06-22 04:04:27Sous le même ciel ?
Le festival d’art numérique Elektra revient avec une nouvelle thématique : EXO – Au-delà des frontières. Cette édition 2025 qui se déroulera du 18 au 22 juin proposera une série de performances audiovisuelles, d’expériences participatives et d’œuvres interactives. L’idée est bien d’essayer d’aller voir « au-delà », de se tenir à la lisière de l’inconnu, dans des territoires inexplorés entre intelligence artificielle, exobiologie et réalités parallèles […] et d’interroger notre relation à l’altérité, à la technologie et aux mondes qui échappent à notre perception.
Alain Thibault, The 11th Dream. Photo: D.R.
Pour tenter cette aventure, le public dispose de trois portes d’entrées. D’une part via une expérience théâtrale urbaine immersive où, après avoir revêtu une combinaison spatiale, nous sommes parés pour une mission d’exploration à travers la ville. Baptisée #Exoterritoires, cette expérience peut se vivre aussi bien comme acteur que comme spectateur. Imaginée par Le Clair Obscur, ce spectacle de rue scientifico-poétique, est le fruit de la collaboration entre un metteur en scène et artiste numérique, un auteur de science fiction, une comédienne et des chercheur·euses du CNES / Observatoire de l’Espace
Troisième porte : les performances en soirée. Pour celle d’ouverture, le mercredi 18 juin, ce sera Smoke Screen par Augurs Wand (Mike Cassidy & Kristian North). Ce duo utilise un synthétiseur laser fait sur mesure pour générer simultanément des formes, des couleurs et des sons diffusés par trois lasers et un ensemble de haut-parleurs. Et aller au-delà des « portes de la perception », à la limite des hallucinations, en jouant explicitement sur les phénomènes entoptiques et les illusions perceptuelles créés par l’intégration du son à la lumière laser…
Détection, analyse, surveillance, reproduction, algorithme, génération… À la lecture de ces mots qui défilent sur la vidéo de présentation de l’exposition Le Monde selon l’IA, qui se tient au Jeu de Paume à Paris, on se surprend à se demander quel aurait pu être le regard sur l’intelligence artificielle de certains de nos maîtres à penser du siècle dernier comme Michel Foucault par exemple.
Au travers d’œuvres « anciennes » par rapport au sujet, c’est-à-dire pour certaines datant d’une dizaine d’années, et d’autres inédites, cette exposition fait le point sur les deux principaux protocoles de l’IA. D’une part l’IA analytique, qui analyse et organise des masses de données complexes, d’autre part, l’IA générative capable de produire de nouvelles images, sons et textes. Mais sur l’ensemble, c’est surtout l’image, parfois horrifique, qui est centrale.
L’émergence de l’informatique puis l’omniprésence d’Internet ont déjà changé radicalement les pratiques artistiques, permettant aussi d’explorer de nouvelles formes créatives. L’IA marque encore une autre étape dans ce bouleversement des processus créatifs entraînant aussi la redéfinition des frontières de l’art. Plus largement, c’est tout notre rapport au monde qui se transforme avec l’IA ; une évidence qui transparaît aussi au travers des œuvres exposées.
Avec Metamorphism, une concrétion où se fondent divers composants électroniques (cartes-mères, disques durs, barrettes de mémoire, etc.), Julian Charrière réinscrit les technologies du numérique dans leur matérialité en jouant ainsi sur leur dimension « géologique ». Autre préambule sous forme de rappel historique : Anatomy of an AI system et Calculating Empires de Kate Crawford & Vladan Joler. Deux diagrammes impressionnants dans lequel notre regard se perd, et qui retracent sur 500 ans la généalogie des multiples avancées scientifiques, inventions techniques et révolutions socio-culturelles qui préludent aux technologies actuelles.
En retrait, comme pour chaque partie de l’espace d’exposition, on peut découvrir un « complément d’objets » : appareils anciens, dessins, reproductions, livres (tiens, un Virilio sous vitrine…), maquette, etc. Des « capsules temporelles » qui accentuent encore le chemin parcouru par progrès technique et de la supplantation de ces anciens artefacts par le numérique…
Kate Crawford & Vladan Joler, Calculating Empires. Photo : D.R.
Avec Trevor Paglen, nous plongeons au cœur du problème que peut poser l’IA analytique notamment avec les procédures de reconnaissance faciale. Son installation vidéo, Behold These Glorious Times!, nous montre la vision des machines. En forme de mosaïque, on voit se succéder à un rythme effréné une avalanche d’images (objets, silhouettes, visages, animaux, etc.) qui servent pour l’apprentissage des IA…
Une autre installation vidéo interactive de Trevor Paglen, Faces Of ImageNet, capture le visage du spectateur qui se retrouve dans une immense base de données. Son « identité » est ensuite classifiée, catégorisée après être passée au crible d’algorithmes qui révèlent de nombreux préjugés (racisme, etc.). Ces biais sont aussi dénoncés d’une autre manière par Nora Al- Badri (Babylonian Vision) et Nouf Aljowaysir (Salaf). Une préoccupation également partagée par Adam Harvey avec son projet de recherche (Exposing.ai) autour des images « biométriques ».
Trevor Paglen, Faces Of ImageNet. Photo : D.R.
Hito Steyerl propose également une installation vidéo, spécialement conçue pour l’exposition, qui rappelle que l’homme n’a pas (encore) complètement disparu dans cet apprentissage des machines. Cette œuvre est intitulée Mechanical Kurds en référence au fameux « Turc mécanique », cet automate joueur d’échec du XVIIIe siècle qui cachait en réalité un vrai joueur humain. La vidéo montre « les travailleurs du clic », en l’occurrence des réfugiés au Kurdistan, qui indexent à la chaîne des images d’objets et de situations, contribuant à l’entraînement de véhicules sans pilotes ou de drones…
Même sujet et objectif pour les membres du studio Meta Office (Lea Scherer, Lauritz Bohne et Edward Zammit) qui dénoncent cet esclavage numérique dans la série Meta Office: Behind the Screens of Amazon Mechanical Turks (le pire étant sans doute que la plateforme de crowdsourcing du célèbre site de vente en ligne s’appelle bien comme ça…). Agnieszka Kurant s’intéresse aussi à ces « fantômes », ces ghost-workers basés dans ce que l’on appelle désormais le Sud Global, en les rendant visibles au travers d’un portrait composite (Aggregated Ghost).
Meta Office, Behind the Screens of Amazon Mechanical Turks. Capture d’écran. Photo: D.R.
Theopisti Stylianou-Lambert et Alexia Achilleos se penchent également sur d’autres travailleurs invisibles : ceux qui ont contribué aux grandes campagnes de fouilles menées par les archéologues occidentaux au XIXe siècle. Le duo d’artistes leur donnent symboliquement un visage à partir d’images générées par des GANs sur la base d’archives photographiques d’expéditions conduites à Chypre (The Archive of Unnamed Workers). Dans une autre optique, Egor Kraft présente une série d’objets archéologiques « fictifs », c’est-à-dire des sculptures et frises antiques (re)constituées en 3D à partir de fragments grâce à une IA générative (Content Aware Studies). Ce procédé, depuis longtemps utilisé par les scientifiques, déborde ici son champ d’application premier.
Toujours grâce à l’IA générative et un réseau neuronal, Justine Emard propose des sculptures et des nouvelles images inspirées des dessins immémoriaux de la grotte Chauvet (Hyperphantasia, des origines de l’image). Grégory Chatonsky explore toujours les émotions, les perceptions et les souvenirs au travers d’une installation intriguante et funèbre, véritable cénotaphe qui mélange textes, images et sons transformés en statistiques dans les espaces latents des IA (La Quatrième Mémoire). De son côté, Samuel Bianchini « ré-anime » les pixels d’un cimetière militaire. Il s’agit de la troisième version de Prendre vie(s). Une animation née d’une simulation mathématique appelée « jeu de la vie » qui engendre des « automates cellulaires » qui développant des capacités sensorimotrices non programmées.
Grégory Chatonsky, La Quatrième Mémoire. Photo: D.R.
Julien Prévieux continue de jouer sur et avec les mots. L’IA ou, plus exactement, les failles et les dysfonctionnements cachés des grands modèles de langage (LLM) comme ChatGPT ou LLaMA, lui permettent de composer des textes et diagrammes vectorisés, des poèmes visuels que l’on découvre dans l’escalier reliant les 2 niveaux de l’exposition ; ainsi que des œuvres sonores, des poèmes lus ou chantés à partir de boucles et d’extraits de contenus collectés pour entraîner les chatbots (Poem Poem Poem Poem Poem). Comme le précise Julien Prévieux : dans cette nouvelle forme de poésie concrète, les directions vers le haut s’additionnent pour nous mener vers le bas, et le mot « erreur » contient définitivement un « o » et deux « r »…
Il est aussi question de poésie générative avec David Jhave Johnston. Initié en 2016, son projet ReRites fait figure de pionnier en la matière. À l’aide de réseaux neuronaux personnalisés et réentraînés périodiquement sur 600 000 vers, un programme crée des poèmes que David Jhave Johnston améliore et réinvente lors de rituels matinaux de coécriture. Cette démarche, mêlant IA et créativité humaine, a donné lieu à une publication en douze volumes et à une installation vidéo. Les textes sont aussi disponibles gratuitement en format .txt; .epub et .mobi sous license Creative Commons.
Sasha Stiles préfère parler de « poétique technologique » pour qualifier son poème coécrit avec Technelegy, un modèle de langage conçu à partir de la version davinci de GPT-3, et calligraphié par le robot Artmatr (Ars Autopoetica). Le collectif Estampa joue aussi sur les mots en utilisant des LED pour afficher des textes générés par des modèles d’IA générative et mettre en lumière leur logique récursive ainsi que leur tendance à la répétition délirante (Repetition Penalty).
Laurent Diouf
Samuel Bianchini, Prendre vie(s), 3e version. Photo : D.R.
> Le Monde Selon l’IA
> exposition avec Nora Al-Badri, Nouf Aljowaysir, Jean-Pierre Balpe, Patsy Baudoin et Nick Montfort, Samuel Bianchini, Erik Bullot, Victor Burgin, Julian Charrière, Grégory Chatonsky, Kate Crawford et Vladan Joler, Linda Dounia Rebeiz, Justine Emard, Estampa, Harun Farocki, Joan Fontcuberta, Dora Garcia, Jeff Guess, Adam Harvey, Holly Herndon et Mat Dryhurst, Hervé Huitric et Monique Nahas, David Jhave Johnston, Andrea Khôra, Egor Kraft, Agnieszka Kurant, George Legrady, Christian Marclay, John Menick, Meta Office, Trevor Paglen, Jacques Perconte, Julien Prévieux, Inès Sieulle, Hito Steyerl, Sasha Stiles, Theopisti Stylianou-Lambert et Alexia Achilleos, Aurece Vettier, Clemens von Wedemeyer, Gwenola Wagon…
https://digitalmcd.com/wp-content/uploads/2025/05/MondeIA09_Bianchini.jpg422750Laurent Dioufhttps://digitalmcd.com/wp-content/uploads/2025/11/logo-mcd-noir.svgLaurent Diouf2025-05-03 00:04:392025-05-03 00:04:39Le Monde Selon l’IA
Transformation du marché de l’art, approche critique et processus de création avec l’IA
Une demi-journée de réflexion et d’échange entre artistes t chercheurs aura lieu le mercredi 14 mai à LaMSN (La Maison des Sciences Numériques) à La Plaine Saint-Denis avec, notamment, comme intervenants Olivier Bodini, Agoria, Kim Departe, Nathalie Heinich, Sofia Roumentcheva, Béatrice Lartigue, Calin Segal, Antoine Henry, Asli Çaglar, Thomas Souverain, Mohamed Quafafou, Bertrand Planes…
Une première discussion aura lieu autour de l’écosystème des NFTs. Il sera question des interactions entre les acteurs du marché de l’art numérique (blockchains, plateformes, créateurs, collectionneurs, investisseurs, curateurs, etc.), de la transformation du marché de l’art qui oscille entre mondialisation et démocratisation, des nouveaux territoires d’expression pour les artistes, des réseaux sociaux et des nouveaux modèles économiques induits par les NFTs et de la redéfinition du rapport des artistes au public et aux institutions artistiques que cela impose.
Dans un second temps, ces rencontres mettront en valeur des approches techno-critiques au travers de certaines pratiques mêlant art et technologie, souvent sur le mode du détournement, ouvrant la porte à une forme de résistance à la quantification et à la standardisation numérique, permettant la réappropriation et la création de nouveaux récits et imaginaires…
Le troisième et dernier moment de ces rencontres sera axé sur la grande préoccupation du moment : l’Intelligence Artificielle. En particulier sur les nouvelles dynamiques qui se mettent en place avec l’IA qui n’est plus un « simple » outil, mais un facteur de création. Une co-création qui est également à l’œuvre, si l’on ose dire, avec les dispositifs technologiques qui permettent l’interactivité et la participation du public, et ainsi transformer radicalement la manière dont une œuvre est conçue et perçue.
> le 14 mai, 09h00 / 13h00, LaMSN (La Maison des Sciences Numériques) / Sorbonne Paris-Nord, La Plaine Saint-Denis
> https://lamsn.fr/
40e Festival International d’Arts Hybrides et Numériques
Le festival VidéoFormes a pour ambition de croiser les créations les plus singulières de l’art vidéo, des arts numériques et de leurs hybridations avec les champs de l’art contemporain plus établis comme le spectacle vivant, les arts plastiques. Cette année 2025 marque la 40e édition de cette manifestation qui se déroule du 13 au 30 mars.
L’ensemble de ces œuvres sont présentées dans des lieux différents. Des projections, performances et rencontres complètent la programmation du festival. Une compétition vidéo internationale est également à l’affiche. Structurée autour de 7 programmes d’environ 50 minutes et couronnée par des prix remis par un jury, cette compétition donne à voir la variété et la richesse de la création vidéo contemporaine.
> VidéoFormes, 40e festival international d’arts hybrides et numeriques
> du 13 au 30 mars, Clermont-Ferrand
> https://festival2025.videoformes.com/
Pour sa deuxième édition, ce festival des nouvelles images focalise sur les représentations de notre environnement. Une nature qui se montre dans sa diversité (jungle, désert, nuage, mer, forêt…), mais qui se métamorphose sous les aléas climatiques, politiques, économiques, chimiques… Des paysages mouvants donc…
Pour illustrer cette thématique, Jeanne Mercier, commissaire de cette exposition, a mobilisé une quinzaine d’artistes. Parmi les œuvres présentées figurent évidemment beaucoup de photos travaillées, modifiées. Comme celle du cactus géant qui se dresse dans la nuit et brille d’une lumière bleutée, comme s’il réagissait au luminol sur une scène de crime. Le crime en question étant, ici comme ailleurs, celui de l’anthropocène… Pris sous ultraviolet (UV 395 nm), ce cliché transfigure un coin du désert mexicain du Sonora où ont lieu des missions d’entraînement de certaines missions Apollo (Julien Lombardi, Planeta).
Les photos de Julian Charrière offrent un mélange de couleurs vives et sombres. Elles sont extraites du film qu’il a co-réalisé avec la curatrice et philosophe de la nature Dehlia Hannah (An Invitation to Disappear). Les images d’une palmeraie gigantesque, symbole presque absolu des ravages de la monoculture, se succèdent dans une sorte de célébration techno déshumanisée, sans ravers… La glace et le feu sont aussi les indices de changements climatiques qui peuvent survenir suite à l’éruption d’un volcan. Comme celle du Tambora en Indonésie au début du 19e siècle dont les répercussions se sont fait ressentir jusqu’en Europe (An Invitation to Disappear – Sorong).
Richard Pak propose un cliché que l’on a du mal à saisir au premier regard. On y voit la mer avec une étendue de terre au loin, mais un halo noir cerclé de vert écrase la composition, comme si la photo avait été brûlée en son centre. Le photographe rend en fait hommage à l’île de Nauru perdue dans le Pacifique. Ce petit paradis luxuriant dont le sous-sol riche en phosphate a été sur-exploité au siècle dernier n’offre plus désormais qu’un paysage stérile (Soleil Vert).
Un désert orné de quelques palmiers métallisés qui se découpe en suivant la rotation lente d’un écran géant mis en mouvement par un bras robotisé… Inspiré par la mythologie grecque, cette installation conçue par Mounir Ayache se déploie sur un parterre de moniteurs qui renvoie des ambiances très colorées (The Scylla/Charybdis Temporal Rift Paradox).
La plupart des clichés sont présentés en grand, très grand, format ce qui permet à la fois se perdre et s’immerger dans ces représentations. Une immersion d’autant plus dense que les photos et vidéos qui se distribuent sur deux niveaux. L’idéal pour prendre conscience des enjeux contemporains et des questions environnementales auxquelles ces œuvres renvoient. Au fil des jours, cet événement sera également rythmé par des performances, des projections, des soirées, des ateliers, des expériences culinaires et olfactives…
> Paysages Mouvants, 2e édition du Festival du Jeu de Paume
> du 07 février au 23 mars 2025, Musée du Jeu de Paume, Paris
> https://jeudepaume.org/
Évidemment avec un titre pareil, on pense à Léo Ferré. Sauf qu’ici, dans cette exposition éphémère, il n’y a pas de fille qui tangue, ni de Moody Blues qui chante la nuit… Mais des artistes qui n’ont pas renoncé au futur en vertu du « réalisme extraterrestre », a contrario du réalisme capitalisme. Le temps d’un week-end prolongé, du 20 au 23 février, la Villa Belleville dans le 20e à Paris a accueilli sur proposition curatorialle de Christophe Bruno, Chrystelle Desbordes et Pierre Tectin des œuvres hybrides, dont « la forme suit la science-fiction ».
Thomas Lanfranchi, Forme n° 8, 2019. Photo: D.R.
Celle que Thomas Lanfranchi met en mouvement à la manière de cerfs-volants au cours de performances filmées (Forme n° 8, 2019). Celle de Lionel Vivier et Guillaume Pascale qui mêlent des images-vidéos de conquête spatiale, d’une lune de Jupiter et d’une petite île tropicale perdue dans l’océan Indien (Europa (to) Europa, 2024). Celle de Pauline Tralongo qui pratique « l’archéologie de l’intangible » et érige des échelles recouvertes de peinture phosphorescente pour accueillir des ovnis (Welcome Aliens! (piste d’atterrissage…), 2025). Celle de Stephen Wolfram pour qui l’Intelligence Artificielle est justement une forme d’esprit extraterrestre (Generative Al Space and the Mental Imagery of Alien Minds, 2023).
Guillaume Pascale, Europa (to) Europa, 2024. Photo: D.R.