Disparu brutalement le 27 janvier, Philippe Franck était le fondateur et directeur artistique du festival international des arts sonores City Sonic, créé en 2003, dont MCD s’est régulièrement fait l’écho.
Philippe Franck était aussi à l’origine des Transnumériques, la biennale des cultures numériques de la Fédération Wallonie-Bruxelles porté par Transcultures (Centre interdisciplinaire des cultures numériques et sonores qu’il dirigeait), à partir de 2005.
Historien de l’art, concepteur et critique culturel, producteur, créateur sonore, commissaire d’expositions, vidéaste, performer et musicien (Paradise Now)… Philippe Franck a aussi été occasionnellement un contributeur rédactionnel pour MCD.

une expérience interactive avec l’univers créatif de l’IA

Cette première grande exposition parisienne consacrée à Miguel Chevalier au Grand Palais Immersif à Paris est présentée jusqu’au 6 avril 2025. Captivant et hypnotique, le parcours sur distribue sur 2 étages et 1 200 m2. Cette exposition regroupe des installations immersives, génératives et interactives qui explorent des thématiques actuelles, telles que la surveillance, l’identité numérique et la relation entre l’humain et la machine.

À ces installations se mêlent aussi des vidéos inédites, des sculptures réalisées par impression 3D, ou encore des œuvres lumineuses pensées comme des totems. Les visiteurs sont ainsi en immersion dans l’univers visionnaire de l’artiste, où le réel et le virtuel se rencontrent pour explorer les nouvelles frontières de l’art numérique et de l’intelligence artificielle.

Cette exposition s’articule autour de deux thèmes principaux : la ligne et le pixel. À travers cette dualité, Miguel Chevalier explore les réseaux invisibles qui façonnent nos vies quotidiennes et structurent notre société, qu’il s’agisse de flux de communication, de données ou même de phénomènes cosmiques et métaphysiques.

Ses œuvres récentes, nourries par les progrès de l’intelligence artificielle, interrogent l’impact croissant des systèmes algorithmiques, la nature des images générées par les algorithmes, et questionnent l’influence de la technologie sur notre manière de percevoir le monde.

> exposition de Miguel Chevalier
> du 05 novembre au 06 avril, Grand Palais Immersif, Paris
> https://grandpalais-immersif.fr/

jtm*

Amour ! Ce mot semble incongru dans cette période de violence politique et économique que nous traversons… Et pourtant, c’est bien la thématique de l’amour qui a été choisi pour la 24e édition du festival accès)s(. Amours pluriel, s’il en est. Force qui a toujours fait bouger les arts et les sociétés. Sentiment largement influencé et véhiculé par l’ère du numérique.
Au travers d’expositions, projections, performances et concerts de Caroline Delieutraz, Rafaela Lopez, Maria Mavropoulou, Weston Bell-Geddes, Sheehan Ahmed, Natalia Godoy, Jeroen Van Loon, Paul Vivien, Dasha Ilina, Morgane Baffier, Mefiat, Jaquarius, Anee Molly, C_C, Minimum Syndicat, l’Amour et son champ lexical (l’empathie, prendre soin…) est replacé au centre avec un regard critique posé sur ses résurgences contemporaines.

> du 02 octobre au 23 novembre, Pau
> https://acces-s.org/

L’exposition (In)surrection est au cœur de la 22e édition du festival Scopitone organisé par Stereolux à Nantes.

Ce rendez-vous des arts numériques et des musiques électroniques, qui se déroulera du 18 au 22 septembre 2024, sera ponctué de conférences, d’installations in situ (Flux, l’architecture cinétique et lumineuse du Collectif Scale), de spectacles (La Fin du Présent de la compagnie InVivo en première mondiale) et rythmé par deux nuits électro (feat. Christian Löffler, King Kami, Venetta, Dylan Dylan, Saliah, Canblaster, Paul Cut…).

Mise en place par Mathieu Vabre et Anne-Laure Belloc, l’exposition (In)surrection reflète et dénonce notre « monde en tension ». Son titre joue sur le terme « surrection », une notion géologique décrivant un processus tectonique dans lequel des blocs de la croûte terrestre se soulèvent, et qui symbolise donc ici le soulèvement du Vivant contre l’Anthropocène. Cette exposition est articulée en trois chapitres qui explorent les facettes poétiques, écologiques et politiques de ce soulèvement.

Mihai Grecu, Série Desert Spirits. Photo: D.R.

Le premier volet s’intitule Quand les corps se soulèvent : Certains phénomènes, qu’ils suivent une logique immuable ou qu’ils défient les lois de la physique, élèvent les objets et les êtres vivants. Cette lévitation incarne l’évasion en même temps qu’un ordre naturel (Lingjie Wang et Jingfang Hao, Falling and Revolving). Qu’elle soit le fruit d’une technologie avancée (Mihai Grecu, Série Desert Spirits) ou d’une odyssée dans l’immensité de l’Univers (Marie Lienhard, Logics Of Gold / Aki Ito, Félicie d’Estienne d’Orves, Jean-Philippe Lambert – Astérismes / Guillaume Marmin, Oh Lord), elle éveille notre curiosité et permet de prendre du recul sur notre existence.

June Balthazard & Pierre Pauze, Mass. Photo: D.R.

La deuxième partie, Quand la Nature se soulève, évoque les conséquences écologiques provoquées par l’Humanité, et nous remémorent notre fragilité face aux forces de la Nature. Si les promesses techno-solutionnistes et les fables d’un monde fantasmé n’y font rien (Marie-Julie Bourgeois, Homogenitus / Maxime Berthou, Paparuda), les artistes se sont emparé·es des technologies pour éveiller les consciences de façon poétique. Tantôt en soulignant le caractère immémorial du Vivant (Clément Edouard et Pierre Warnecke, Flux), tantôt en évoquant les conséquences de l’intervention humaine sur le cycle de la Nature (Vivien Roubaud, Salsifis Douteux). Et de ce chaos, surgit parfois une beauté sauvage, une force brute, quasi mystique qui rappelle la vitalité et la résilience du Vivant (June Balthazard et Pierre Pauze, Mass).

Jean-Benoit Lallemant & Richard Louvet, DDoS, Distributed Denial of Service attack, Place de la Bastille. Photo: D.R.

Plus politique, la troisième section de cette exposition, Quand les peuples se soulèvent montre comment, face au soulèvement, les pouvoirs en place déploient un arsenal technologique pour maintenir leur emprise. Désormais, les outils numériques sont au cœur des systèmes de surveillance et du contrôle des masses (Clemens Von Wedemeyer, Crowd Control). Mais les artistes se sont réapproprié·es ces armes : le hacking sert autant à dénoncer les violences policières (Thierry Fournier, La Main invisible) qu’à détourner des barricades en place (Jean-Benoit Lallemant & Richard Louvet, DDoS, Distributed Denial of Service attack, Place de la Bastille) et font également retentir la voix des peuples opprimés — celles des victimes de systèmes corrompus (Paolo Almario, Marmelade) ou celles d’opposante·s disparu·es (Stéphanie Roland, Missing People – Inventio fortunate).

Laurent Diouf

> exposition (In)surrection, entrée gratuite
> du 18 au 22 septembre, Nantes
> Halles 1 & 2, Galerie Open School Beaux-Arts Nantes Saint-Nazaire, Allée Frida Kahlo Galerie Mélanie Rio Fluency, Galerie de l’Ordre des architectes
> https://www.stereolux.org/

exposition-performance

Conçue comme une série de plongées immersives et spectaculaires dans le monde onirique des machines, l’exposition-performance Artificial Dreams dresse un panorama de la création artistique assistée par l’IA et les algorithmes, à ce moment décisif qui représente à la fois l’émergence symbolique de l’IA, mais aussi son expansion accélérée. Cette plongée grand format dans le monde poétique des algorithmes génératifs et de la création numérique assistée par l’IA est organisée sous le commissariat de Charles Carcopino.

Parmi les 12 artistes qui propose des œuvres dans le cadre de cet événement, figure notamment Markos Kay dont pratique de l’art et du design s’étend des médias sur écran à l’impression… Son travail peut être décrit comme une exploration continue de l’abstraction numérique à travers l’expérimentation de méthodes génératives. Ses expériences explorent souvent la complexité des mondes invisibles et mystérieux de la biologie moléculaire et de la physique des particules. Un thème majeur de son travail est le paradigme informatique des sciences naturelles, tel qu’il apparaît dans la relation entre l’observation scientifique, la simulation et la visualisation. En 2014, Kay a lancé un laboratoire d’art expérimental dans le but d’explorer les intersections du numérique et de la physique en combinant des simulations informatiques et des techniques procédurales avec la peinture, les textiles, la céramique et la sculpture.

Utilisant une combinaison de technologie numérique et d’aquarelles, le travail d’Andy Thomas est une représentation symbolique de la collision de la nature avec la technologie, fusionnant des images de flore et de faune dans des formes abstraites évoluées. Des compositions complexes de plantes et d’animaux témoignent clairement de l’impact de la technologie sur la planète Terre et de la manière dont les progrès de la société affectent les systèmes naturels de vie. Ces dernières années, Thomas a commencé à expérimenter des logiciels audio-numériques, ouvrant ainsi une nouvelle branche de sa pratique. Cette nouvelle série d’installations vidéo animées représente visuellement les voix de la nature et crée un environnement étrange de son et de lumière.

Les œuvres de Ryoichi Kurokawa prennent de multiples formes telles que des installations, des enregistrements et des pièces de concert. Il compose à partir d’enregistrements de terrain et de structures générées numériquement, puis en reconstruit architecturalement le phénomène audiovisuel. En 2010, il a reçu le Golden Nica du Prix Ars Electronica dans la catégorie Musiques Numériques & Art Sonore.

Enseignant à l’Université Keio SFC, Daito Manabe a fondé à Tokyo Rhizomatiks en 2006, une organisation spécialisée en art digital. Ses œuvres se basent sur une observation des matériaux et des phénomènes quotidiens pour découvrir et élucider les potentialités essentielles inhérentes au corps humain, aux données, à la programmation, aux ordinateurs et à d’autres phénomènes, sondant ainsi les interrelations et les frontières délimitant l’analogique et le numérique, le réel et le virtuel.

Le tandem artistique MSHR (Brenna Murphy & Birch Cooper), est à l’origine de performances et d’installations audiovisuelles qui impliquent des systèmes électroniques génératifs et interactifs intégrés dans des réseaux sculpturaux immersifs et l’utilisation de circuits analogiques et des logiciels open source pour sculpter des hyper-objets en résonance mutuelle.

Collectif d’artistes multidisciplinaires, Visual System explore les relations entre espace et temps, nature et science, rêveries et réalité en combinant architecture et lumière. Dans ses dispositifs, Justine Emard associe photographie, vidéo et réalité virtuelle, et expériences de deep-learning. Son travail est au croisement entre les neurosciences, les objets, la vie organique et l’intelligence artificielle.

Artiste canadienne basée à Montréal, Sabrina Ratté crée des écosystèmes qui évoluent au sein d’installations interactives, de séries de vidéos, d’impressions numériques, de sculptures ou de réalité virtuelle. Influencées par la science-fiction, la philosophie et divers textes théoriques, ses œuvres explorent la convergence technologie et de la biologie, l’interaction entre la matérialité et la virtualité, ainsi que l’évolution spéculative de notre environnement.

Artificial Dreams, exposition-performance
> du 16 mai au 08 juin, Grand Palais Immersif, Paris
> les jeudis, vendredis et samedis de 19h30 à 23h00
> https://grandpalais-immersif.fr/

rencontres sonores et visuelles

Articulée autour de nos sens que sont la vue et l’ouïe, l’exposition Dans la nature… chemine entre montagnes, mers et forêts, glaciers et îles, à la découverte d’un environnement de plus en plus fragilisé lorsqu’il n’est pas menacé…
En utilisant différentes technologies, high tech ou bricolées, les artistes nous invitent à une rencontre singulière avec la nature dans ce qu’elle a d’invisible, d’inaudible, de caché et parfois de fantasmé…
Rémy Bender nous propose de découvrir le site du Grand Cor (2584 m d’altitude) en Suisse avec un film produit par une caméra éolienne, et se laisser transporter par le sifflement du vent…
Felix Blume nous immerge dans une pièce qui bourdonne du son des vols de 250 abeilles diffusés par autant de petits haut-parleurs
Stéphanie Roland nous montre des îles dont la cartographie vidéo révèle la date future d’engloutissement.
Sébastien Robert nous donne non pas à voir, mais à entendre les aurores boréales perturbées par les ondes de notre ultra-communication
Pali Meursault & Thomas Tilly nous invitent à écouter le son des glaciers et des témoignages sur les effets du réchauffement climatique sur le milieu de la haute-montagne.
Anne Zimmermann surprend et nous surprend avec les captures vidéos d’animaux qui rôdent la nuit dans la forêt.
Silvi Simon joue les magiciens en fixant sur image l’apparition évanescente de végétaux.

> du 13 avril au 13 juillet, Espace multimédia Gantner, Bourogne / Territoire de Belfort
> https://www.espacemultimediagantner.cg90.net/

science-fiction et nouveaux imaginaires

Dans le contexte de bouleversements auxquels le monde est confronté depuis un demi-siècle, la science-fiction est l’outil de prédilection pour questionner les sociétés actuelles et lire les failles de notre futur immédiat.

Dans les années 2000, les artistes du monde arabe et de ses diasporas s’emparent de la fiction spéculative pour rêver les mondes de demain et dresser un constat sans détours sur l’évolution des sociétés. Par l’anticipation, ils questionnent le présent et le transgressent.

Vidéastes, plasticiens, photographes, performeurs, renouvellent ici les perspectives, redéfinissent les identités et cherchent à offrir des contre-récits émancipateurs : mondialisation, modernité, écologie, migrations, genre ou décolonisation sont quelques-uns de leurs sujets de prédilection…

projections, performances, installations, rencontres, photographies, concerts, ateliers avec Sophia Al-Maria & Fatima Al-Qadiri, Meriem Bennani, Larissa Sansour, Zahrah Al Ghamdi, Souraya Haddad Credoz, Ayham Jabr, Hala Schoukair, Ayman Zedani, Hicham Berrada, Aïcha Snoussi, Sara Sadik, Tarek Lakhrissi, Mounir Ayache, Skyseeef, Gaby Sahhar & Neïla Czermak Ichti

> du 23 avril au 27 octobre, Institut du Monde Arabe, Paris
> https://www.imarabe.org/

rencontre des inclassables

Dédié aux arts visuels, sonores et numériques, le festival ]interstice[ propose, sur 12 sites, pas moins de 24 artistes de 8 nationalités, 17 exposants, 7 concerts et performances, une programmation OFF imaginée par le collectif Manœuvre et un colloque international dans le cadre du Millénaire de Caen 2025. Cette 18e édition s’articule autour du thème des paysages contre nature.

Le concept de « paysage » ne cesse de se redéfinir. Le festival souhaite ré-interroger les rapports complexes qu’entretiennent nature, paysage et technique. Il s’agit de questionner les « nouveaux » paysages ou les paysages hybrides que les œuvres numériques proposent.
Comment les artistes figurent ou défigurent-ils/elles le paysage ? Comment le font-ils/elles éprouver ? Avec quels dispositifs et selon quels procédés techniques ? Et surtout quelle est la nature des paysages qu’ils/elles travaillent ?

Paysages virtuels, fabriqués, inconscients, rêvés ; paysages du jeu, de la fiction, de la catastrophe ; paysages microscopiques, contemplatifs, synthétiques, machiniques, fantomatiques… Autant d’approches et d’interprétations proposées pour tenter de se forger un autre regard paysager, ou expérimenter une autre sensation paysagère.

avec Manœuvre, Thomas Andrea Barbey, Vincent Leroy, Paul Duncombe, Thibault Brunet, Diane Morin & Ana Rewakowicz, Joanie Lemercier, Ulrich Vogl, Thomas Garnier, Justine Emard, Thomas Pausz, Rajat Mondal, Linda Sanchez, Pierce Warnecke & Clément Édouard, Claire Chatelet, Heleen Blanken, KL&D, Céleste Gatier, VAKRM, Alex Smoke, Moritz Simon Geist, Exiit & Shaamu, Datum Cut, Thomas Laigle, Rekick, Outrenoir, Joanna OJ…

> du 07 au 20 mai, Caen
> http://festival-interstice.net/

Cette exposition a été présentée dans le cadre de la biennale Nemo, mais se poursuit jusqu’au 19 avril au Centre Culturel Canadien à Paris. Conçue par Alain Thibault et Dominique Moulon en association avec Catherine Bédard, En d’infinies variations regroupe des créations et installations interactives qui interrogent la notion de série dans l’art.

Alain Thibault, Apollo 11 Dream

C’est évidemment au XIXe siècle, celui de la révolution industrielle, qu’un tel concept commence à s’incarner dans le champ artistique. La reproduction mécanique puis les technologies du numérique ont décuplé les possibilités de décliner une œuvre en une infinie de variations. Plus récemment, les dispositifs, capteurs, logiciels et algorithmes qui président à un semblant d’intelligence artificielle donnent encore plus de proximité à ces déclinaisons qui se démultiplient désormais au travers de vidéos, animations générées en temps réel, processus itératifs, réalité augmentée, installations interactives…

Chun Hua Catherine, Dong Skin Deep, 2019

La déambulation au sein de cette exposition commence par une confrontation avec les étranges autoportraits de Chun Hua Catherine Dong. Cinq photographies, cadrées au niveau du buste, avec le visage masqué par les imprimés de tissus brodés chinois. Extraits de la série photographique Skin Deep, ces portraits symbolisent la culture de la honte si prégnante dans de nombreux pays asiatiques. Ce sentiment opère comme un véritable outil de contrôle social. On peut aussi « regarder » ces portraits avec un smartphone : une application mobile permet de libérer les messages visuels et animés qui sommeillent à la surface de ces visages privés intentionnellement d’identité.

Nicolas Sassoon, The Prophets (Tanaga 1), 2019

En regard, si l’on ose dire, les sculptures de Nicolas Sassoon mêlent le minéral (pierre volcanique en guise de socle) et le multimédia (écran LCD sur lequel défilent des animations pixellisées évoquant des coulées de lave). Baptisée The Prophets, cette série de sculptures se présente comme une interface poétique entre la technologie informatique et les forces géologiques. L’informatique est également au centre des tentures d’Oli Sorenson. Les motifs de ces tapisseries, qui ne sont pas sans évoquer certains tissus africains et sud-américains, représentent des cartes SIM et des puces électroniques. Logique, en un sens, puisque les métiers à tisser Jacquard furent, au tout début du XIXe siècle, les premières machines programmées et programmables grâce à des cartes perforées.

Nicolas Baier, Vases communicants, 2022

Avec sa boîte noire (Black Box), Nicolas Baier nous donne à « ne pas voir » la réplique complète en impression 3D de l’intérieur d’une tour d’ordinateur. Toutes les pièces et composantes ont été reproduites, mais elles sont cachées à l’intérieur du boîtier qui trône comme un monolithe. Une allégorie qui pointe notre foi aveugle en l’informatique et notre ignorance (du moins, pour la plupart d’entre nous) du fonctionnement interne d’un ordinateur. Leurs radiographies ne nous en apprennent pas plus, malgré le rajout d’acide polylactique. Les traces jaunes de ce polymère qui colonise ces clichés font penser à organisme unicellulaire genre blob (Réplications). Cette « confrontation » entre le technologique et le biologique est sublimée dans une vidéo aux reflets d’or, pleine de transparence, de bruits organiques et industriels, qui combine des vues séquencées du studio de Nicolas Baier envahit de machines et des travellings sur des forêts (Vases Communicants).

George Legrady, Anamorph-Lattice, 2020-2022

Les panneaux de George Legrady sont aussi le résultat d’un enchevêtrement d’images. À la base, ce sont de vieilles photographies noir et blanc. Dupliqués des dizaines de fois, ces clichés sont ensuite disposés dans un espace 3D virtuel, sans que leur agencement laisse deviner ce qu’ils représentent. Ils forment une multitude de traits et l’ensemble à l’apparence d’une plaque de métal brossé (Anamorph-Lattice). Les vidéos de Salomé Chatriot présentent aussi des formes enchevêtrées. Celles-ci sont générées à partir du souffle de l’artiste lors de performances interactives (Breathing Patterns). Autre dispositif interactif : People on the Fly de Christa Sommerer & Laurent Mignonneau. Là, ce sont les spectateurs et non pas les artistes qui mettent en mouvement un essaim de mouches qui englobe leurs silhouettes sur écran : lorsqu’une personne bouge, des centaines de mouches artificielles l’entourent en quelques secondes, mais lorsqu’elle reste immobile, les insectes s’envolent.

Laurent Diouf

En d’infinies variations
> cette exposition s’inscrit dans le cadre de Nemo – Biennale internationale des arts numériques
> commissaires d’exposition : Dominique Moulon & Alain Thibault en collaboration avec Catherine Bédard
> du 7 décembre au 19 avril, Centre Culturel Canadien, Paris
> https://canada-culture.org/event/en-dinfinies-variations-2/

L’art à l’ère digitale

Multitude et singularité : ces deux notions ne s’opposent pas, mais se complètent pour dessiner notre futur immédiat. La multitude c’est bien sûr celle des réseaux et des données, celle aussi de la manière de représenter et d’appréhender le monde au fil des innovations numériques (virtualité, etc.). La Singularité (avec une majuscule) c’est l’étape suivante, celle où la technologie s’émancipe et surpasse son créateur. Vernor Vinge, mathématicien et auteur de science-fiction, en a rappelé la possibilité au début des années 90s. Un point de bascule qui commence actuellement à s’imposer à l’humanité comme questionnement majeur avec les balbutiements de l’Intelligence Artificielle.

Stine Deja & Marie Munk, Synthetic Seduction: Foreigner. Photo: D.R.

Multitude et singularité : pour l’art à l’ère digital c’est une double source d’inspiration. L’exposition collective éponyme nous en offre un aperçu au travers d’une toute petite dizaine d’œuvres visibles à Paris, à la Maison du Danemark, jusqu’au 25 février. L’emblème de cet événement est l’étrange visage d’une créature synthétique s’observant dans un miroir. Cette installation fait partie de la série Synthetic Seduction de Stine Deja et Marie Munk. Une œuvre collaborative qui « déborde » dans le réel et le virtuel, comme sculpture et installation vidéo. L’humanoïde que l’on voit découvrir son visage et surtout les formes arrondies qui s’empilent sur écran trouvent un prolongement sous forme de grosses excroissances de couleur chair (précision : une chair bien rose d’Occidental marbrée de veines bleues…). Disposées sur le sol de l’espace d’exposition, ces sculptures organiques ne sont pas sans évoquer les poufs des années 70s ; une photo montre d’ailleurs les deux artistes vautrés (lovés ?) dans cette création au penchant « régressif ».

Cecilie Waagner Falkenstrøm, An algorithmic gaze II. Photo : D.R.

La chair est également au centre de l’installation générative de Cecilie Waagner Falkenstrøm. An algorithmic gaze II montre une succession d’images fondues et enchaînées d’hommes ou de femmes qui se déploient selon une chorégraphie au ralentie. Mais ici la « couleur chair » offre une palette plus large, comme affranchie des stéréotypes si souvent reconduits par les algorithmes. La superposition de ces corps hybrides, déformés comme s’ils étaient en cire ou échappés d’un tableau de Dali, témoigne des efforts de la machine pour surmonter ce biais algorithmique en rassemblant des milliers de photographies de nus qui soient à la mesure de nos diversités en termes de genre, d’âge et d’ethnicité.

Mogens Jacobsen, No us (1 off). Photo : D.R.

La multiplicité et la mixité sont aussi à l’image des visiteurs grâce à No us (1 off) de Mogens Jacobsen. Située à l’entrée de l’exposition, cette installation générative invite le spectateur à se regarder dans un miroir semi-transparent qui « cache » une caméra couplée à un système de détection faciale. Ce qui ressemble à une platine disque, « reconfigurée » comme interface de projection, permet d’afficher le visage du visiteur puis de le fusionner avec d’autres visages sur un écran avec une résolution correspondant à celle des débuts de la télévision cathodique. Image de soi encore avec 360° Illusion IV de Jeppe Hein. Ce dispositif plus mécanique que numérique, low-tech donc, repose sur un jeu de miroirs rotatifs. Ce qui surprend c’est le mouvement de l’image qui tourne, comme scotchée sur les miroirs, alors que l’on s’attend à ce que notre reflet reste immobile malgré la rotation du dispositif…

Jens Settergen, GhostBlind Loading. Photo : D.R.

L’installation sonore de Jens Settergen, GhostBlind Loading, comporte également des miroirs ainsi que des pierres et des feuilles (mais pas de ciseaux). Ce décor est la mise en scène d’un dispositif nous permettant d’écouter l’invisible, c’est-à-dire les sons et activités électromagnétiques des appareils électroménagers « intelligents » et autres objets connectés qui ont envahi notre quotidien. C’est un autre élément qui est au centre de l’installation vidéo de Jakob Kudsk Steensen : l’eau. Indispensable à la vie, composante majoritaire de notre masse corporelle, mais aussi à l’origine pour certaines personnes de peur irrationnelle : Aquaphobia est une suite de paysages virtuels fantasmagoriques, de couleur verte bleutée, comme échappés de jeux vidéos ou d’un film d’anticipation

Laurent Diouf

> Multitude & Singularité avec Stine Déjà & Marie Munk, Jeppe Hein, Mogens Jacobsen, Jakob Kudsk Steensen, Jens Settergren, Cecilie Waagner Falkenstrøm…
> cette exposition s’inscrit dans le cadre de Nemo – Biennale internationale des arts numériques
> commissaire d’exposition : Dominique Moulon
> du 8 décembre au 25 février, Le Bicolore / Maison du Danemark, Paris
> https://lebicolore.dk/