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Biennale des imaginaires numériques

Expositions, installations, performances, ateliers et tables rondes… Chroniques, la Biennale des imaginaires numériques a pris son envol début novembre dans le Grand Sud, entre Marseille, Aix-en-Provence, Avignon, Istres et Châteauneuf-le-Rouge, et poursuit sa course jusqu’au 19 janvier 2025.

Line Katcho & France Jobin, De-Construct. Photo: D.R.

Cet événement a débuté à Marseille par de nombreuses performances audiovisuelles — dont celles de Line Katcho & France Jobin (De-Construct), Martin Messier (1 Drop 100 Years) — ainsi que des installations sonores et cinétiques (Primum Mobile de Simon Laroche), une expérience participative décalée et immersive d’Adelin Schweitzer (Le test Sutherland) et une autre expérience qui visait à soumettre, de manière passive et en aveugle, une personne à des ondes sonores générant en retour des mouvements et sensations divers (Transvision de Gaëtan Parseihian & Lucien Gaudion)…

Comme lors de la précédente édition, des installations sonores, lumineuses, interactives ou participatives ont marqué également le lancement de la biennale à Aix-en-Provence, dans l’espace public : Lux domus de Josep Poblet, Écrin de 1024 Architecture, Faces d’Iregular… Certaines de ces œuvres in situ seront visibles plusieurs semaines, comme Épique : l’intriguant triptyque vidéo de Maximilian Oprishka

Maximilian Oprishka, Épique… Photo: D.R.

Au long cours, durant toute la biennale, des expositions collectives sont proposées à la Friche Belle de Mai à Marseille. Regroupant une douzaine de vidéos, d’installations et de dispositifs interactifs, PIB – Plaisir Intérieur Brut explore la marchandisation du désir à l’ère numérique. Les œuvres d’Anne Fehres & Luke Conroy, Ugo Arsac, Donatien Aubert, Teun Vonk, Dries Depoorter, Severi Aaltonen, Telemagic, Nina Gazaniol Vérité, Filip Custic, Marit Westerhuis, Chloé Rutzerveld & Rik Van Veldhuizen & Adriaan Van Veldhuizen et Jeanne Susplugas mettent ainsi en lumière les paradoxes de notre époque…

Donatien Daubert, L’Héritage de Bentham. Photo: D.R.

Un parcours intitulé Derniers Délices, en référence au Jardin des délices de Jérôme Bosch, propose des installations immersives conçues par Smack (Speculum) et Claudie Gagnon (Ainsi passe la gloire du monde). L’exposition collective Nouveaux environnements : approcher l’intouchable regroupe des œuvres de modélisation 3D et réalité virtuelle conçues par des artistes québécois (Baron Lanteigne, Caroline Gagné, François Quévillon, Laurent Lévesque & Olivier Henley, Olivia McGilchrist et Sabrina Ratté). À leurs paysages énigmatiques se rajoute Ito Meikyū de Boris Labbé. Une création qui revisite, à la manière d’une fresque en VR, une partie de l’histoire de l’art et de la littérature japonaise.

Dans les derniers jours et en clôture, c’est-à-dire mi-janvier, le public pourra expérimenter de nouvelles formes de récit grâce à La Tisseuse d’histoires du collectif Hypnoscope. Une œuvre hybride et participative qui fusionne spectacle vivant, musique live, réalité virtuelle et création cinématographique. Autre œuvre hybride : Mire de Jasmine Morand (Cie Prototype Status). C’est à la fois une installation kaléidoscopique et une performance chorégraphique qui transfigurent les corps nus des danseurs évoluant dans cette drôle de « machine de vision ».

Adrien M & Claire B, En Amour. Photo: D.R.

Les spectateurs pourront aussi interagir au sein de l’installation immersive d’Adrien M & Claire B (En Amour). Un live A/V de Sébastien Robert & Mark IJzerman sur la thématique des fonds marins, des cétacés qui y vivent et de l’exploitation des ressources minières qui menace cet éco-système (Another Deep) doit également ponctuer cette biennale. La fin, la vraie, celle de la vie comme de la fête, sera « palpable » pendant 15 minutes : l’installation / performance de Studio Martyr propose de s’immerger dans une fête en 3D peuplée de spectres et de vivre, en accéléré et en VR, toutes les étapes du deuil (Disco Funeral VR)…

> Chroniques, biennale des imaginaires numériques
> du 07 novembre au 19 janvier, Marseille, Aix-en-Provence, Avignon, Istres, Châteauneuf-le-Rouge
> https://chroniques-biennale.org/

une expérience interactive avec l’univers créatif de l’IA

Cette première grande exposition parisienne consacrée à Miguel Chevalier au Grand Palais Immersif à Paris est présentée jusqu’au 6 avril 2025. Captivant et hypnotique, le parcours sur distribue sur 2 étages et 1 200 m2. Cette exposition regroupe des installations immersives, génératives et interactives qui explorent des thématiques actuelles, telles que la surveillance, l’identité numérique et la relation entre l’humain et la machine.

À ces installations se mêlent aussi des vidéos inédites, des sculptures réalisées par impression 3D, ou encore des œuvres lumineuses pensées comme des totems. Les visiteurs sont ainsi en immersion dans l’univers visionnaire de l’artiste, où le réel et le virtuel se rencontrent pour explorer les nouvelles frontières de l’art numérique et de l’intelligence artificielle.

Cette exposition s’articule autour de deux thèmes principaux : la ligne et le pixel. À travers cette dualité, Miguel Chevalier explore les réseaux invisibles qui façonnent nos vies quotidiennes et structurent notre société, qu’il s’agisse de flux de communication, de données ou même de phénomènes cosmiques et métaphysiques.

Ses œuvres récentes, nourries par les progrès de l’intelligence artificielle, interrogent l’impact croissant des systèmes algorithmiques, la nature des images générées par les algorithmes, et questionnent l’influence de la technologie sur notre manière de percevoir le monde.

> exposition de Miguel Chevalier
> du 05 novembre au 06 avril, Grand Palais Immersif, Paris
> https://grandpalais-immersif.fr/

En collaboration et co-production avec l’Observatoire de l’Espace du CNES, jusqu’au début janvier 2025, le Centre des Arts d’Enghien propose une exposition qui regroupe des vidéos, photographies, installations et dessins numériques mis en relation avec des objets témoins de l’histoire de l’aventure spatiale (instruments techniques, archives graphiques, documents audiovisuels).

Antoine Belot, Un ballon qui dérive se fiche de savoir l’heure qu’il est. Photo: D.R.

Si les scientifiques cherchent à décrypter l’Espace, les artistes cherchent à montrer comment l’Espace renouvelle notre imaginaire. Le parcours de cette exposition est divisé en trois parties. Dans la première, les œuvres sont créées à partir d’images d’archives qui sont détournées et transformées. Antoine Belot s’est saisi de films retraçant les premiers lancements de ballons stratosphériques et la naissance du projet Éole (Un ballon qui dérive se fiche de savoir l’heure qu’il est).

Au travers de son installation CSG, Bertrand Dezoteux utilise des archives visuelles de la construction du Centre spatial guyanais pour créer des environnements 3D (photo et vidéo) créant ainsi une ville nouvelle, fictive, dans laquelle le visiteur est invité à déambuler.

À la frontière de la vidéo contemporaine, du cinéma expérimental et de la recherche plastique, Post-Machine d’Olivier Perriquet donne une autonomie troublante aux plans d’objets de l’aventure spatiale (fusées, satellites, véhicules, sondes spatiales, etc.) qui semblent ainsi répondre à une forme de déterminisme…

Justine Emard, In Præsentia. Photo: D.R.

Sensible à l’esthétique des dessins techniques, des équipements, mais aussi des discours qui forment le décorum des débuts de l’aventure spatiale française, Erwan Venn propose une exploitation ornementale et domestique des archives du projet Diamant, le premier lanceur de satellites français, qui se déploie comme les motifs d’un papier peint (À la conquête de l’Espace !).

La deuxième partie de l’exposition est axée autour des véhicules, des animaux et de l’intelligence artificielle employés dans l’exploration spatiale. Grâce au deep learning, toujours à partir d’images d’archives, Véronique Béland a ainsi entraîné une intelligence artificielle pour qu’elle construise une nouvelle génération d’engins spatiaux sans intervention humaine (En sortie, le scientifique de l’espace : point sur la conception).

Plasticienne et vidéaste, Justine Emard montre un singe qui observe des images d’expériences scientifiques : premiers vols en impesanteur réalisés par d’autres singes, météorite flottant à bord de la Station spatiale internationale et vues de la Lune captées par des sondes d’exploration. Dans cette mise en abîme, les gestes et réactions de l’animal devant les images projetées guident le récit du film (In Præsentia).

Eduardo Kac, Télescope intérieur. Phto: D.R.

La série de dessins de Romain Sein, Éphéméride, reprend les angles de vue classiques de la communication scientifique pour construire un récit où ce n’est pas l’observation humaine qui est au centre, mais bien l’action des objets spatiaux (le télescope Hubble qui observe la comète Neowise, une sonde qui rencontre un astéroïde, les traces du rover Curiosity visibles sur Mars).

La troisième et dernière partie de l’exposition réunit des œuvres pensées et créées en rapport avec les spécificités de l’espace, en particulier l’absence de pesanteur. Artiste multimédia et performeur, Renaud Auguste-Dormeuil a réalisé une installation vidéo immersive qui adopte cinq points de vue différents et convoque les sensations de désorientation éprouvées lors des phases successives d’impesanteur et d’hypergravité. Les images ont été tournées à bord de l’Airbus Zero-G qui réalise des vols paraboliques reproduisant un état de micropesanteur.

Baptisée Télescope intérieur, la sculpture de papier d’Eduardo Kac paraît, au premier abord, éloignée de ce contexte. Pourtant elle a flotté à l’intérieur de la Station spatiale internationale lors de la mission spatiale Proxima de l’Agence spatiale européenne en 2016. Elle a été aussi l’objet d’une performance réalisée, in situ, par Thomas Pesquet. Sa forme laisse apparaître le mot « MOI » et évoque aussi une silhouette humaine au cordon ombilical coupé, symbole de l’émancipation de nos limites gravitationnelles…

> exposition Encoder l’Espace
> du 19 septembre au 05 janvier, Centre des Arts, Enghein
> https://www.cda95.fr/

Loops of the Loom

Malgré la généralisation du sans-fil, le câblage est encore très présent pour alimenter, recharger ou connecter les nombreux appareils que nous utilisons au quotidien. Avec les câbles audio, les fils électriques sont les plus répandus. C’est ce type de câbles qu’utilise Cécile Babiole dans une série d’œuvres présentées à l’issue d’une résidence au LABgamerz dans l’exposition Loops of the Loom, à Aix-en-Provence au Musée des tapisseries jusqu’en janvier prochain.

L’intitulé et le lieu trahissent l’intention de Cécile Babiole : se servir de câbles électriques de différentes couleurs pour faire du tissage. L’entrecroisement de ces fils se répète de manière algorithmique pour former un motif selon un « pattern » préétabli ». Couplés à des cartes-sons, des amplificateurs et des haut-parleurs, les câbles transmettent des signaux audio, des boucles (loops) basées sur les motifs de chacun de ces tissages.

Cécile Babiole se sert de ces dessins et entrelacements de couleurs comme d’une partition de séquences rythmiques, dont chaque point (croisement d’un fil de chaîne et d’un fil de trame) forme une unité temporelle de base, comme le pas d’un séquenceur. La suite spatiale des motifs visuels devient l’enchaînement temporel des motifs sonores. Les séquences rythmiques sont entièrement réalisées à partir d’échantillons de sa voix… Il n’est pas anodin de rappeler que les métiers à tisser de type Jacquard, apparus au début du XVIIIe siècle, sont les premières machines programmées avec des cartes perforées, tout comme les pianos mécaniques et certains automates.

En parallèle, Cécile Babiole a conçu Radio TXT : une installation radio avec une antenne tissée. Diffusé dans la salle d’exposition, ce dispositif retransmet un programme spécial d’une dizaine de minutes sur la bande FM via un petit émetteur. On y entend de courts récits et anecdotes sur différents thèmes en rapport avec le textile comme le langage, le genre, l’informatique, l’histoire de l’art et la typographie.

On découvre aussi la vidéo d’une performance : Tisser la terrain de football. Pourquoi « la » terrain ? Parce que Cécile Babiole fait acte d’appropriation symbolique d’un espace public très majoritairement fréquenté par des utilisateurs masculins. Munie d’un capteur GPS, elle a arpenté un terrain de football en long et en large afin de dessiner virtuellement des lignes figurant la chaîne et la trame d’un textile imaginaire à la taille du terrain. Le tracé de ses déambulations est affiché en vidéo sur un fond de carte issu du projet de cartographie collaborative OpenStreetMap.

Active dès les années 80, Cécile Babiole est une artiste qui a abordé musique électronique, performance, animation 3D, installation, vidéo, art numérique. Ses travaux récents s’intéressent à la langue (écrite et orale), à sa transmission, ses dysfonctionnements, sa lecture, sa traduction, ses manipulations algorithmiques. Avec Anne Laforet, elle est également co-fondatrice du collectif Roberte la Rousse, groupe cyberféministe qui travaille sur la thématique « langue, genre et technologie » sous la forme de performances et de publications. Cécile Babiole est par ailleurs membre du collectif d’artistes-commissaires Le sans titre et, également, commissaire d’exposition indépendante.

> exposition Loops of the Loom
> du 12 octobre au 19 janvier, Musée des tapisseries, Aix-en-Provence
> https://babiole.net/projects

Le festival Werkleitz célèbre le 500e anniversaire de la guerre des paysans allemands

Makery a co-produit ce printemps le numéro 6 du journal occasionnel La Planète Laboratoire. Ce numéro imagine un futur paysan et néo-paysan, inventé par des paysans planétaires, organisés en territoires divers, cultivant des biotopes plus hétérogènes, plus démocratiques, et donc plus habitables. La section centrale est consacrée à la récente initiative Soil Assembly, et développe quelques-unes des expériences, réflexions et enquêtes recueillies au sein de ce réseau émergent. Ce texte est une version retravaillée et étendue du concept initial de l’exposition Planetary Peasants du festival Werkleitz 2025, un projet mené par Daniel Herrmann, directeur artistique de Werkleitz, et Alexander Klose au Kunstmuseum Moritzburg, à Halle.

Thomas Müntzer, le Prophète des Paysans, 1525. Photo: WIkimedia Commons

Le printemps 2025 marque le 500e anniversaire de la Guerre des Paysans allemands. Selon l’historiographie marxiste, il s’agit de la première révolution sur le sol allemand, de « l’apogée de la première révolution bourgeoise, [et] de l’une des plus grandes batailles de classe de l’ère du féodalisme »[1]. Par conséquent, cet événement a joué un rôle important dans la mémoire politique de la République démocratique allemande (RDA). Le billet de 5 marks de l’Allemagne de l’Est présente un portrait posthume de Thomas Müntzer (1489-1525)[2], prédicateur réformateur et militant aux antipodes de Martin Luther, dont les sermons, les écrits et les actes sont étroitement liés à la Guerre des Paysans.

D’autres types de révolutions ont cependant remodelé le monde depuis lors, à savoir les révolutions socio-technologiques. Dans les régions industrialisées, la paysannerie et les travailleurs agricoles ont considérablement perdu de leur importance, tant en termes de nombre de personnes impliquées qu’en termes de représentation politique. Depuis Marx et Engels, les spécialistes ont prédit la mort de la paysannerie. La distinction catégorique entre la ville et la campagne, chaque sphère ayant traditionnellement ses propres droits et modes d’existence, a été dévorée par la dynamique de l’urbanisation planétaire.

Pourtant, les matières premières de l’alimentation sont toujours produites sur des sites agricoles, et l’état actuel de la planète, caractérisé par des crises écologiques multiples, a été fabriqué dans les agglomérations et les infrastructures urbano-industrielles, ainsi que dans les fermes et les champs, par l’accumulation des actions des machines modernes et des êtres humains, des animaux et des plantes[3]. Dans le même temps, les paysans du monde entier, bien qu’opérant dans des conditions très différentes, luttent actuellement pour leurs droits – gagner leur vie, perpétuer leurs traditions, rester sur leurs terres. Le texte suivant tente de rassembler certains de ces liens divers et en partie contradictoires qui définissent cette situation complexe.

Le château Allstedt, lieu où Thomas Müntzer exerçait son ministère au début de la Guerre des Paysans, est aujourd’hui entouré de centrales énergétiques, de vestiges de l’époque des mines et d’éoliennes.

Dans l’auto-mythologisation des débuts de la RDA, la « réforme agraire » de 1945 – c’est-à-dire l’expropriation des grands propriétaires terriens et des collaborateurs (présumés) du régime nazi, la redistribution de leurs terres aux petits agriculteurs, et la collectivisation ultérieure des terres et du travail dans des coopératives de production agricole (LPG : Landwirtschaftliche Produktions Genossenschaft) – a été présentée comme l’achèvement de la Guerre des Paysans : « Par les défaites et les victoires dans la lutte des classes, le chemin des paysans à travers les siècles a conduit au socialisme. La classe opprimée des fermiers féodaux est devenue la classe socialiste des agriculteurs coopératifs sous la direction et aux côtés de la classe ouvrière de la RDA. »[4]

Après la fin de la RDA en 1990, un grand nombre des vastes terres agricoles des LPG ont été achetées par des multinationales de l’agro-industrie et, plus récemment, par des spéculateurs immobiliers, en contournant les lois existantes destinées à empêcher cette situation. Vue d’aujourd’hui, la période de « socialisme réellement existant » dans l’agriculture s’est avérée être une mesure de rationalisation qui a préparé la terre au pillage néolibéral total par le capitalisme réellement existant[5].

Il s’agissait d’une dynamique dialectique quelque peu comparable au rôle historique de la Guerre des Paysans allemands comme précurseur du capitalisme naissant et contre-réforme punitive : à la suite de cette guerre, les paysans, libérés du servage, étaient désormais en possession d’eux-mêmes et de leur force de travail, mais pas beaucoup plus (à l’exception d’une emprise plus étroite sur leurs femmes et leurs enfants en raison de l’extension des droits de propriété) ; dans le même temps, ils étaient privés de leurs droits traditionnels à la propriété commune ainsi que de leurs droits traditionnels aux services communautaires fournis par les propriétaires terriens [6].

Révolutions techniques et scientifiques

Parallèlement aux tournants politiques et socio-économiques, une dynamique révolutionnaire potentiellement plus profonde encore a transformé les choses dans le monde entier, tous bords politiques confondus : le développement de l’agronomie moderne et la mécanisation, l’industrialisation et la « chimisation »[7] de l’agriculture. Le médecin et chercheur en agriculture Albrecht Daniel Thaer (1752 – 1828), considéré comme l’initiateur de la science agronomique, en a été un personnage clé. Il a commencé à travailler pour l’État prussien en 1804, fondant des centres de recherche et d’enseignement agricole au nord et à l’est de Berlin. En 1809, il a publié le premier des quatre volumes de ses Principes Fondamentaux de l’Agriculture Rationnelle (Grundsätze der rationellen Landwirtschaft).

L’économiste, agronome et agriculteur Johann Heinrich von Thünen (1783 – 1850), l’un des premiers élèves de Thaer, a également joué un rôle de premier plan dans l’application des principes de l’administration des affaires à l’agriculture. Plus tard, le centre de la recherche agronomique en Allemagne s’est déplacé vers le sud, dans les terres fertiles de la province prussienne de Saxe (d’où est également originaire Thomas Müntzer et où se concentre le festival Werkleitz 2025 Planetary Peasants. C’est là que Julius Kühn (1825-1910) a travaillé en tant que professeur fondateur de l’institut d’agronomie de l’université Martin Luther de Halle. Ses expériences sur la monoculture, qu’il appelait « seigle éternel », commencées en 1862, se poursuivent encore aujourd’hui.

Au milieu du XIXe siècle, la région située entre Magdebourg au nord, les montagnes du Harz à l’ouest, Merseburg au sud et la rivière Saale à l’est était devenue l’une des principales régions du monde pour la production de sucre raffiné à partir de betteraves sucrières. Le prix du sucre sur le marché mondial était déterminé par les commissions du sucre à Londres et à Magdebourg – une rencontre entre les économies productives coloniales et continentales. Ce qui était l’un des produits coloniaux les plus importants (et un produit de luxe pour la plupart) – le sucre fabriqué à partir de canne à sucre cultivée dans des plantations exploitées par des esclaves dans les régions tropicales – a été transformé en une sorte d’aliment de base. La production dépassant la demande, il a fallu créer de nouvelles demandes pour normaliser une consommation de sucre en constante augmentation. Pendant un certain temps, le sucre a été le principal produit d’exportation du nouvel empire allemand.

La Saxe prussienne a connu une phase d’industrialisation fondée sur l’agriculture. La mise en place des infrastructures nécessaires à la production de sucre, à savoir les moulins, les raffineries et les machines qui y sont utilisées, a attiré une géographie saccharine d’usines pour la production de machines agricoles spécialisées et pour la production de denrées alimentaires (pain, gâteaux, chocolat). Ce succès économique, qui a permis de concurrencer les économies coloniales et de s’affranchir de la dépendance à l’égard de leurs principaux produits, tels que le sucre, le caoutchouc ou le salpêtre, est devenu un trope important dans l’auto-historisation de la « nation tardive » de l’Allemagne. Sans accès significatif aux régions de production coloniales, elle a dû appliquer les principes d’une « colonisation intérieure » : intensification de l’agriculture, production industrialisée et innovation.

Soldat et paysan regardant la nouvelle usine d’ammoniac de Merseburg

Les vulgarisateurs, dont l’auteur de non-fiction et premier propagandiste nazi Karl Aloys Schenzinger, ont répété ce trope à maintes reprises, notamment en ce qui concerne l’évolution historique et l’importance de l’industrie chimique[8]. La création d’une « chimie biologique agricole » et le développement du premier engrais phosphaté artificiel par le chimiste Justus von Liebig (1803-1873) dans les années 1840, qui a enseigné et vécu à Gießen, dans le Land de Hesse-Darmstadt, puis à Munich, ont constitué un pilier de l’industrie chimique naissante de l’Allemagne et d’autres pays. Lorsque la nouvelle usine de synthèse d’ammoniac « Badische Anilin und Soda Fabrik » (BASF) de Merseburg a ouvert ses portes en 1916, elle était la première d’un réseau d’usines de production chimique connu plus tard sous le nom de « triangle chimique », formé par Bitterfeld/Wolfen, Leuna et Buna. Sa production était destinée aux munitions pour la guerre en cours (en remplacement du salpêtre du Chili qui n’était plus accessible en raison du blocus naval britannique), et aux engrais artificiels pour l’intensification de l’agriculture.

De la Gerechtigkeyt à la justice climatique

L’invention et le déploiement à grande échelle des engrais artificiels, associés à la mécanisation et à l’industrialisation du travail, ont été à l’origine des changements de loin les plus profonds qu’ait connus l’agriculture depuis son invention. Suivre les traces de tracteurs et les traces d’engrais artificiels de phosphore, de potasse et d’azote nous conduit dans des régions du monde entier et au-delà des frontières politiques. Les mêmes machines ont été utilisées, les mêmes substances ont été employées, même dans les pays strictement divisés politiquement de part et d’autre du « rideau de fer ».

Les traces de l’industrialisation de l’agriculture conduisent à des champs de productivité maximale, mais aussi à des sols épuisés et érodés et à des zones d’accumulation excessive, comme les zones mortes qui résultent de la sur-nitrification des eaux de ruissellement à proximité des estuaires océaniques, dans le monde entier. L’état actuel de la planète est en grande partie défini par ces migrations, voulues ou non, de substances organiques et inorganiques liées aux activités agricoles : plantes et animaux, mais aussi, et surtout, composés chimiques tels que le CO2 ou les nitrates d’ammonium, et leur accumulation dans les écosystèmes terrestres.

Aujourd’hui, les machines agricoles des anciennes exploitations agricoles LPG du pays de Müntzer sont suivies et contrôlées par GPS, et le rendement des champs locaux est vendu à des bourses internationales telles que le Chicago Board of Trade. La paysannerie, comme la classe ouvrière, semble s’être dissoute dans des milieux. On peut donc se demander ce que notre présent et notre avenir ont en commun avec les causes de la Guerre des Paysans. Dans une perspective planétaire, il apparaît rapidement que les adversités du travail paysan n’ont fait que se déplacer, que ce soit vers l’exploitation des travailleurs saisonniers, très souvent des travailleurs migrants sans passeport ni droits légaux, nécessaires dans de nombreux processus agricoles malgré toutes les mécanisations et les automatisations, ou vers les régions du monde où les mauvaises récoltes et les événements météorologiques extrêmes continuent de représenter une menace existentielle.

En outre, la fin du servage dans les pays européens s’est accompagnée de l’asservissement et de la migration forcée de millions de personnes pour travailler dans les plantations des colonies américaines et asiatiques. Leurs insurrections et leurs luttes anticoloniales présentent de nombreux aspects des guerres paysannes européennes, tant dans leur contenu que dans leurs résultats. Le « Plantationocène » résiste aux conditions postcoloniales[9]. La question de la justice aujourd’hui doit être envisagée non seulement au niveau des classes ou des strates d’une société, mais aussi entre les populations des pays riches et des pays pauvres. Le concept de justice climatique, tel qu’il est discuté et revendiqué aujourd’hui, met l’accent sur les bénéfices que les individus tirent de l’industrialisation, au sein des sociétés et entre elles, et sur le prix qu’ils paient pour cela : pollution, dévastation ou perte d’habitats en raison du changement climatique.

Nourrir le monde à venir d’une manière plus équitable exige encore une action révolutionnaire, du moins c’est ce qu’il semble. Étant donné l’expansion des conditions capitalistes dans le développement du système mondial au cours des 500 dernières années, mais surtout au cours des dernières décennies, de nombreux penseurs et militants écologistes du monde entier interprètent la règle de la propriété et du capital comme étant au cœur de tous les problèmes environnementaux. La question des terres agricoles pour une population mondiale en constante augmentation est toujours décisive pour les conflits territoriaux et la géopolitique, et le sera de plus en plus dans un avenir marqué par les changements climatiques. L’expansion des plantations réduit les forêts tropicales et déplace les communautés humaines.

D’autre part, la croissance des établissements humains, des industries et des infrastructures détruit les terres agricoles dans le monde entier. Ces circonstances, ainsi que l’expansion des marchés, l’industrialisation continue de l’agriculture et la menace qui pèse sur les zones rurales en raison du changement climatique, ont entraîné une augmentation massive des mouvements migratoires de personnes quittant des sols qui ne les nourrissent plus. Afin de mettre fin à la dynamique destructrice de cette ère de « réalisme capitaliste » et d’ouvrir des perspectives pour des sociétés futures durables, post-capitalistes et post-profit, comme le préconise le néo-marxiste japonais Kohei Saito[10], nous devons à nouveau nous tourner vers la sphère agraire et ses modes de (re)production comme principale source d’inspiration, d’énergie et de dynamique révolutionnaire.

par Alexander Klose, septembre 2024

Notes:
(1) Manfred Bachmann, « Zum Geleit », in : Staatliche Kunstsammlungen Dresden (ed.), Der Bauer und seine Befreiung. Ausstellung aus Anlaß des 450. Jahrestages des deutschen Bauernkrieges und des 30. Jahrestages der Bodenreform [Le paysan et sa libération. Exposition à l’occasion du 450e anniversaire de la guerre des paysans allemands et du 30e anniversaire de la réforme agraire], Dresde 1975, p.7 ; traduction par les auteurs.
(2) L’idée était de montrer une ligne ascendante d’individus importants dans une histoire révolutionnaire, commençant par Müntzer sur le billet de 5 Mark et culminant avec Lénine sur le billet de 500 Mark.
(3) Pour une analyse de l’agriculture en tant que force initiale qui a conduit à la condition anthropocène d’aujourd’hui, voir : David R. Montgomery, Dirt : The Erosion of Civilizations, Oakland 2012.
(4) D’après le concept du Comité du Conseil des ministres de la RDA pour l’exposition de 1975 sur la guerre des paysans allemands et la réforme agraire à Dresde, cité d’après Bachmann, ibid ; traduction par l’auteur.
(5) voir Ramona Bunkus et Insa Theesfeld, « Land Grabbing in Europe ? Socio-Cultural Externalities of Large-Scale Land Acquisitions in East Germany », in : Land 2018, 7, 98.
(6) Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Women, the Body, and Primitive Accumulation, Brooklyn/New York 2004 ; Eva von Redecker, Revolution für das Leben. Philosophie der neuen Protestformen, Francfort/Main 2023.
(7) Chemisierung est le néologisme allemand utilisé pour décrire l’application de substances produites chimiquement pour améliorer la productivité et la fiabilité de la production agricole.
(8) Ses livres Anilin (1936) et Bei IG Farben (1951), sur l’avènement de l’industrie chimique allemande, se sont vendus à un million d’exemplaires pendant la guerre froide et dans l’Allemagne de l’Ouest d’après-guerre.
(9) voir Maan Barua, « Plantationocene : A Vegetal Geography », in : Annals of the American Association of Geographers, 0(0) 2022, pp. 1-17.
(10) Voir Kohei Saito, Marx in the Anthropocene. Towards the Idea of Degrowth Communism, Cambridge, New York, Melbourne 2022.

L’exposition (In)surrection est au cœur de la 22e édition du festival Scopitone organisé par Stereolux à Nantes.

Ce rendez-vous des arts numériques et des musiques électroniques, qui se déroulera du 18 au 22 septembre 2024, sera ponctué de conférences, d’installations in situ (Flux, l’architecture cinétique et lumineuse du Collectif Scale), de spectacles (La Fin du Présent de la compagnie InVivo en première mondiale) et rythmé par deux nuits électro (feat. Christian Löffler, King Kami, Venetta, Dylan Dylan, Saliah, Canblaster, Paul Cut…).

Mise en place par Mathieu Vabre et Anne-Laure Belloc, l’exposition (In)surrection reflète et dénonce notre « monde en tension ». Son titre joue sur le terme « surrection », une notion géologique décrivant un processus tectonique dans lequel des blocs de la croûte terrestre se soulèvent, et qui symbolise donc ici le soulèvement du Vivant contre l’Anthropocène. Cette exposition est articulée en trois chapitres qui explorent les facettes poétiques, écologiques et politiques de ce soulèvement.

Mihai Grecu, Série Desert Spirits. Photo: D.R.

Le premier volet s’intitule Quand les corps se soulèvent : Certains phénomènes, qu’ils suivent une logique immuable ou qu’ils défient les lois de la physique, élèvent les objets et les êtres vivants. Cette lévitation incarne l’évasion en même temps qu’un ordre naturel (Lingjie Wang et Jingfang Hao, Falling and Revolving). Qu’elle soit le fruit d’une technologie avancée (Mihai Grecu, Série Desert Spirits) ou d’une odyssée dans l’immensité de l’Univers (Marie Lienhard, Logics Of Gold / Aki Ito, Félicie d’Estienne d’Orves, Jean-Philippe Lambert – Astérismes / Guillaume Marmin, Oh Lord), elle éveille notre curiosité et permet de prendre du recul sur notre existence.

June Balthazard & Pierre Pauze, Mass. Photo: D.R.

La deuxième partie, Quand la Nature se soulève, évoque les conséquences écologiques provoquées par l’Humanité, et nous remémorent notre fragilité face aux forces de la Nature. Si les promesses techno-solutionnistes et les fables d’un monde fantasmé n’y font rien (Marie-Julie Bourgeois, Homogenitus / Maxime Berthou, Paparuda), les artistes se sont emparé·es des technologies pour éveiller les consciences de façon poétique. Tantôt en soulignant le caractère immémorial du Vivant (Clément Edouard et Pierre Warnecke, Flux), tantôt en évoquant les conséquences de l’intervention humaine sur le cycle de la Nature (Vivien Roubaud, Salsifis Douteux). Et de ce chaos, surgit parfois une beauté sauvage, une force brute, quasi mystique qui rappelle la vitalité et la résilience du Vivant (June Balthazard et Pierre Pauze, Mass).

Jean-Benoit Lallemant & Richard Louvet, DDoS, Distributed Denial of Service attack, Place de la Bastille. Photo: D.R.

Plus politique, la troisième section de cette exposition, Quand les peuples se soulèvent montre comment, face au soulèvement, les pouvoirs en place déploient un arsenal technologique pour maintenir leur emprise. Désormais, les outils numériques sont au cœur des systèmes de surveillance et du contrôle des masses (Clemens Von Wedemeyer, Crowd Control). Mais les artistes se sont réapproprié·es ces armes : le hacking sert autant à dénoncer les violences policières (Thierry Fournier, La Main invisible) qu’à détourner des barricades en place (Jean-Benoit Lallemant & Richard Louvet, DDoS, Distributed Denial of Service attack, Place de la Bastille) et font également retentir la voix des peuples opprimés — celles des victimes de systèmes corrompus (Paolo Almario, Marmelade) ou celles d’opposante·s disparu·es (Stéphanie Roland, Missing People – Inventio fortunate).

Laurent Diouf

> exposition (In)surrection, entrée gratuite
> du 18 au 22 septembre, Nantes
> Halles 1 & 2, Galerie Open School Beaux-Arts Nantes Saint-Nazaire, Allée Frida Kahlo Galerie Mélanie Rio Fluency, Galerie de l’Ordre des architectes
> https://www.stereolux.org/

Les pionniers

Trois jours. Pas plus… Un court laps de temps pour découvrir l’exposition Camer Crypto-Art, les pionniers, qui s’est tenue au Théâtre de la Ville de Paris dans le cadre de Focus Cameroun 3. Danse, théâtre, musique, mode, photographie et crypto-art… Cet événement organisé par l’Ambassade de France et l’Institut Français du Cameroun a pour but de faire connaître la créativité artistique de ce pays de l’Afrique centrale.

Yvon Ngassam, Imany & Alioune, World’s most influential people (2030-2040). Photo : D.R.

En fait, plus qu’une expo, Camer Crypto-Art est avant tout la restitution d’une « crypto résidence » baptisée Correspondances. Portée par Ox4rt, structure de conseil, curation, expositions et accompagnement en Cryptoart, NFT et Métavers, cette initiative est placée sous la responsabilité d’Albertine Meunier, Benoît Couty et Thuy-Tien Vo.

L’objectif de la résidence était donc d’accompagner des artistes plasticiens camerounais vers l’art numérique et le crypto-art. Ils sont une vingtaine à avoir ainsi basculé dans le métavers et, pour certains, à avoir métamorphosé leur démarche artistique en dialoguant avec une intelligence artificielle.

Boudjeka Kamto. Triplets trying to reconnect world and people… Photo : D.R.

Le profil de ces artistes est très ancré sur les arts visuels : ils sont graphistes, peintres, réalisateurs, illustrateurs, etc. Tous ont déjà un style affirmé et un parcours remarqué, mais à la suite de cette résidence, leur travail a pris un autre relief et une esthétique nouvelle. De plus, en « enchaînant » chacune de leur création à un NFT, cela leur permet en toute autonomie d’exposer, de vendre ou d’échanger leurs œuvres numériques ainsi certifiées et rendues uniques.

Celles-ci étaient exposées sur les paliers du hall du Théâtre de la Ville qui donne sur la place du Châtelet. Les formes et couleurs qui brillaient sur les écrans sont sorties de l’imagination d’Alain Ngann, Alexandre Obam, Alt cohold, Beti Ophélie, Éric Takukam, Fotale, Marcelin Abu, Nyamah Musongo…

Annoora (Abbo Nafissatou). Voices of the forgotten. Résilience. Photo : D.R.

On « flashe » littéralement sur les silhouettes féminines d’inspiration himba, bété et massaï d’AJNart ainsi que sur les photos modifiées, augmentées, d’Annoora (Abbo Nafissatou) ; en particulier sa série Resilience sur la violence faite aux femmes. C’est également ce thème de la résilience qui a inspiré Nart M’Mounir (alias Mohamed Mounir Ngoupayou) pour ses photo-montages qui expriment la brutalité du monde.

Le qualificatif d’afrofuturiste s’impose pour quasiment toutes les œuvres présentées. Outre l’aspect à la fois traditionnel (afro) et high-tech (futur), il se dégage de ces représentations numériques un parfum dystopique et un sentiment dysphorique propre à notre époque.

Sam Franklin Waguia, Mythical Legend. Photo : D.R.

C’est particulièrement flagrant sur les superbes et inquiétants portraits réalisés par Sam Waguia. De même que les masques, statuettes et personnages 3D de Boudjeka Kamto, pourtant très « roots », mais qui semblent venir d’un ailleurs sombre et post-électronique…

Même impression avec Lejobist (aka Wilson Job Pa’aka) qui explore la notion d’avenir ancestral au travers de l’univers de la mode, là aussi avec de saisissants portraits de femmes qui ont l’air échappées d’un univers à la Mad Max… Verlaine Mba affirme également son identité africaine grâce à la mode, avec des mannequins au visage dissimulé par des masques et des tissus aux couleurs vibrantes.

Lejobist (Wilson Job Pa’aka), Nayaah, African futuristic fashion. Photo : D.R.

À l’opposé, Boris Nzebo a choisi de représenter des créatures non-humaines : un génie, un djoudjou qui cherche à réaliser ses rêves et un animal social dont la « chorégraphie » est une réponse aux transformations exigées par le récit urbain… Mais c’est le visage d’un Afrotopien, un homme avec des dreads et une coiffe circulaire fabriquées à partir de fragments de verre, que l’on voit sur l’affiche de l’expo. Elle est signée Yvon Ngassam, lauréat 2024 du Prix Non Fongible 237 décerné à un artiste numérique camerounais.

Yvon Ngassam, Kwami & Inaya, World’s most influential people (2030-2040). Photo : D.R.

Il s’est distingué avec une série « psychédélique » de 12 déesses au pouvoir hypnotique. Mais c’est encore une autre collection de portraits réalisés par cet artiste qui nous a fascinés. Des portraits du futur bien sûr. Celles de personnes les plus influentes au monde entre 2030 et 2040… Toute une galerie de personnages qui posent par deux avec une plastique mi-humaine, mi-statuaire, dans des tons noir et rouge-orangé. Des artistes, des icônes, des pionniers, des leaders, des innovateurs et des titans

Laurent Diouf

Verlaine Mba, Soul Davis, My African Culture. Photo : D.R.

PS: on peut retrouver tous ces crypto-artistes au travers de l’exposition collective Crypto Art / Crypto Bloom jusqu’au 22 juillet, à l’Institut Français du Cameroun à Douala et Yaoundé

exposition-performance

Conçue comme une série de plongées immersives et spectaculaires dans le monde onirique des machines, l’exposition-performance Artificial Dreams dresse un panorama de la création artistique assistée par l’IA et les algorithmes, à ce moment décisif qui représente à la fois l’émergence symbolique de l’IA, mais aussi son expansion accélérée. Cette plongée grand format dans le monde poétique des algorithmes génératifs et de la création numérique assistée par l’IA est organisée sous le commissariat de Charles Carcopino.

Parmi les 12 artistes qui propose des œuvres dans le cadre de cet événement, figure notamment Markos Kay dont pratique de l’art et du design s’étend des médias sur écran à l’impression… Son travail peut être décrit comme une exploration continue de l’abstraction numérique à travers l’expérimentation de méthodes génératives. Ses expériences explorent souvent la complexité des mondes invisibles et mystérieux de la biologie moléculaire et de la physique des particules. Un thème majeur de son travail est le paradigme informatique des sciences naturelles, tel qu’il apparaît dans la relation entre l’observation scientifique, la simulation et la visualisation. En 2014, Kay a lancé un laboratoire d’art expérimental dans le but d’explorer les intersections du numérique et de la physique en combinant des simulations informatiques et des techniques procédurales avec la peinture, les textiles, la céramique et la sculpture.

Utilisant une combinaison de technologie numérique et d’aquarelles, le travail d’Andy Thomas est une représentation symbolique de la collision de la nature avec la technologie, fusionnant des images de flore et de faune dans des formes abstraites évoluées. Des compositions complexes de plantes et d’animaux témoignent clairement de l’impact de la technologie sur la planète Terre et de la manière dont les progrès de la société affectent les systèmes naturels de vie. Ces dernières années, Thomas a commencé à expérimenter des logiciels audio-numériques, ouvrant ainsi une nouvelle branche de sa pratique. Cette nouvelle série d’installations vidéo animées représente visuellement les voix de la nature et crée un environnement étrange de son et de lumière.

Les œuvres de Ryoichi Kurokawa prennent de multiples formes telles que des installations, des enregistrements et des pièces de concert. Il compose à partir d’enregistrements de terrain et de structures générées numériquement, puis en reconstruit architecturalement le phénomène audiovisuel. En 2010, il a reçu le Golden Nica du Prix Ars Electronica dans la catégorie Musiques Numériques & Art Sonore.

Enseignant à l’Université Keio SFC, Daito Manabe a fondé à Tokyo Rhizomatiks en 2006, une organisation spécialisée en art digital. Ses œuvres se basent sur une observation des matériaux et des phénomènes quotidiens pour découvrir et élucider les potentialités essentielles inhérentes au corps humain, aux données, à la programmation, aux ordinateurs et à d’autres phénomènes, sondant ainsi les interrelations et les frontières délimitant l’analogique et le numérique, le réel et le virtuel.

Le tandem artistique MSHR (Brenna Murphy & Birch Cooper), est à l’origine de performances et d’installations audiovisuelles qui impliquent des systèmes électroniques génératifs et interactifs intégrés dans des réseaux sculpturaux immersifs et l’utilisation de circuits analogiques et des logiciels open source pour sculpter des hyper-objets en résonance mutuelle.

Collectif d’artistes multidisciplinaires, Visual System explore les relations entre espace et temps, nature et science, rêveries et réalité en combinant architecture et lumière. Dans ses dispositifs, Justine Emard associe photographie, vidéo et réalité virtuelle, et expériences de deep-learning. Son travail est au croisement entre les neurosciences, les objets, la vie organique et l’intelligence artificielle.

Artiste canadienne basée à Montréal, Sabrina Ratté crée des écosystèmes qui évoluent au sein d’installations interactives, de séries de vidéos, d’impressions numériques, de sculptures ou de réalité virtuelle. Influencées par la science-fiction, la philosophie et divers textes théoriques, ses œuvres explorent la convergence technologie et de la biologie, l’interaction entre la matérialité et la virtualité, ainsi que l’évolution spéculative de notre environnement.

Artificial Dreams, exposition-performance
> du 16 mai au 08 juin, Grand Palais Immersif, Paris
> les jeudis, vendredis et samedis de 19h30 à 23h00
> https://grandpalais-immersif.fr/

rencontres sonores et visuelles

Articulée autour de nos sens que sont la vue et l’ouïe, l’exposition Dans la nature… chemine entre montagnes, mers et forêts, glaciers et îles, à la découverte d’un environnement de plus en plus fragilisé lorsqu’il n’est pas menacé…
En utilisant différentes technologies, high tech ou bricolées, les artistes nous invitent à une rencontre singulière avec la nature dans ce qu’elle a d’invisible, d’inaudible, de caché et parfois de fantasmé…
Rémy Bender nous propose de découvrir le site du Grand Cor (2584 m d’altitude) en Suisse avec un film produit par une caméra éolienne, et se laisser transporter par le sifflement du vent…
Felix Blume nous immerge dans une pièce qui bourdonne du son des vols de 250 abeilles diffusés par autant de petits haut-parleurs
Stéphanie Roland nous montre des îles dont la cartographie vidéo révèle la date future d’engloutissement.
Sébastien Robert nous donne non pas à voir, mais à entendre les aurores boréales perturbées par les ondes de notre ultra-communication
Pali Meursault & Thomas Tilly nous invitent à écouter le son des glaciers et des témoignages sur les effets du réchauffement climatique sur le milieu de la haute-montagne.
Anne Zimmermann surprend et nous surprend avec les captures vidéos d’animaux qui rôdent la nuit dans la forêt.
Silvi Simon joue les magiciens en fixant sur image l’apparition évanescente de végétaux.

> du 13 avril au 13 juillet, Espace multimédia Gantner, Bourogne / Territoire de Belfort
> https://www.espacemultimediagantner.cg90.net/

science-fiction et nouveaux imaginaires

Dans le contexte de bouleversements auxquels le monde est confronté depuis un demi-siècle, la science-fiction est l’outil de prédilection pour questionner les sociétés actuelles et lire les failles de notre futur immédiat.

Dans les années 2000, les artistes du monde arabe et de ses diasporas s’emparent de la fiction spéculative pour rêver les mondes de demain et dresser un constat sans détours sur l’évolution des sociétés. Par l’anticipation, ils questionnent le présent et le transgressent.

Vidéastes, plasticiens, photographes, performeurs, renouvellent ici les perspectives, redéfinissent les identités et cherchent à offrir des contre-récits émancipateurs : mondialisation, modernité, écologie, migrations, genre ou décolonisation sont quelques-uns de leurs sujets de prédilection…

projections, performances, installations, rencontres, photographies, concerts, ateliers avec Sophia Al-Maria & Fatima Al-Qadiri, Meriem Bennani, Larissa Sansour, Zahrah Al Ghamdi, Souraya Haddad Credoz, Ayham Jabr, Hala Schoukair, Ayman Zedani, Hicham Berrada, Aïcha Snoussi, Sara Sadik, Tarek Lakhrissi, Mounir Ayache, Skyseeef, Gaby Sahhar & Neïla Czermak Ichti

> du 23 avril au 27 octobre, Institut du Monde Arabe, Paris
> https://www.imarabe.org/

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